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INOUE Yasushi

(Asahikawa, 06/05/1907-Tôkyô 29/01/1991)

inoue y

Inoué Yashushi est né à Asahikawa (Hokkaido) en 1907
îtresse de son arrière-grand-père, une ancienne geisha, qui l'élève pendant quelques années. Il le racontera dans Shirobamba (1960,1962, traduit en français en deux volumes : Shirobamba et Kôsaku).
Après des études de philosophie à Kyoto (diplômé en 1936), il se lance dans l'écriture et le journalisme.
Il obtient le prix Akutagawa en 1949 pour Combats de Taureaux.
Il publie un nombre considérable de romans - notamment historiques -, nouvelles, poèmes.
On peut citer Fusil de Chasse (1949), La Paroi de Glace (1950), Le Loup Bleu (1960), Le Maître de thé (1991).

 

shirobamba

Shirobamba (Shirobamba, しろばんば, 1960-1962 ; 249 pages, Folio, traduit en 1991 par Rose-Marie Fayolle avec la collaboration d'Anne Rabinovitch).
"C'était pendant la quatrième ou cinquième année de l'ère Taishô, il y a donc environ quarante ans. Les enfants avaient l'habitude, le soir, de courir çà et là, sur la route du village, en criant « Les shirobamba, les shirobamba ! ». Ils poursuivaient ces petites bêtes blanches qui flottaient comme des flocons d'ouate dans le ciel commençant à se teinter des couleurs du crépuscule. Ils essayaient en sautillant de les attraper à mains nues, ou faisaient tournoyer une branche pour tenter de les faire s'accrocher aux feuilles. Le mot shirobamba, qui signifiait « vieille dame blanche », était en fait le surnom de ces insectes. On ne savait pas d'où ils venaient, mais on n'était pas étonné de les voir apparaître le soir venu. D'ailleurs, on ne savait pas exactement si c'était le soir parce que les shirobamba étaient là, ou inversement. Ces insectes étaient blancs quand il faisait encore jour, mais bleuissaient progressivement au fur et à mesure que la nuit tombait." (page 9).

shirobamba
Un shirobamba, qui est apparemment une sorte de puceron : Prociphilus oriens (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Prociphilus et wikipedia japonais ici et ). Les shirobambas sécrètent une substance qui ressemble à du coton ou de la neige et se laissent généralement porter par le vent.

Kôsaku, un petit garçon, est le héros de l'histoire. C'est l'auteur, petit : le livre est "très largement autobiographique" (quatrième de couverture).
Kôsaku vit avec celle qu'il appelle "grand-mère" Onui , mais qui est en fait la maîtresse de son arrière-grand-père, décédé depuis longtemps. "La véritable demeure de Kôsaku, que l'on appelait « La maison d'en-haut », se trouvait en face de la mairie. Son grand-père et sa grand-mère y habitaient, ainsi que les frères et soeurs de sa mère, des garçons et des filles qui étaient donc ses oncles et tantes. Mitsu, la plus jeune, avait le même âge que lui." (page 10). Ses parents (le père est militaire) et sa soeur vivent très loin de là, à Toyohashi. "Là", c'est un petit village, Yu-ga-Shima, la toile de fond du roman. Pour aller voir ses parents, il lui faut prendre la voiture à cheval, le tramway et le train. C'est une expédition. D'ailleurs, quand Kosaku et grand-mère Onui vont voir les parents de l'enfant, puis reviennent au village, on a ceci :
"La grand-mère de la maison d'en haut arriva tout essoufflée et se répandit en salutations comme si elle accueillait des voyageurs qui revenaient des pays étranges. Les voisins qui s'étaient précipités les saluèrent en termes excessivement polis, sans doute parce qu'ils ne les avaient pas vus depuis plusieurs jours. Ils employaient vis-à-vis d'eux les paroles qu'ils auraient adressées à des gens qu'ils voyaient pour la première fois, et tous sans exception regardaient avec curiosité en direction des bagages empilés aux pieds de grand-mère Onui. Celle-ci alors s'exprima avec une certaine arrogance, comme si le fait d'être allée à Toyohashi l'avait fait s'élever d'un cran dans la hiérarchie [...] (pages 122-123).

C'est un monde où "Les enfants, surtout ceux des petites classes, pensaient qu'il n'y avait rien de plus effrayant que les instituteurs. Les parents, de leur côté, quand les enfants ne leur obéissaient pas, disaient volontiers : « Je le dirai au maître d'école ! » et les gosses avaient si peur que, dans la plupart des cas, ils faisaient aussitôt ce qu'on leur demandait. C'étaient les parents qui inculquaient à leurs enfants la pensée que l'école était un endroit épouvantable et que les maîtres étaient redoutables."(page 36).

Shirobamba, c'est la campagne, les baignades dans la rivière, les jeux entre gosses, les différences entre les gens des villes et des campagnes, les événements qui ponctuent les années (fêtes de l'école, courses de chevaux), mais aussi les histoires de familles, les ragots ; et, d'un point de vue plus personnel concernant Kôsaku, c'est le récit des "premières fois", sa découverte de la vie, de la mort, tout ça.


Un très bon roman, vraiment très agréable à lire, très "vivant". On sent du vécu derrière.

La suite juste après.

kosaku


Kôsaku (Shirobamba, 1960,1962 ; 251 pages, Denoël - Empreinte, traduit en 1995 par Geneviève Momber-Sieffert).
Deux ans se sont écoulés depuis la fin du volume précédent (Shirobamba). Kôsaku a maintenant onze ans.

"Le nouveau directeur du Bureau impérial d'administration des Eaux et Forêts d'Amagi devait arriver ce jour-là au village de Yu-ga-Shima, et les enfants étaient tout excités par la nouvelle. Comme ils savaient déjà que cet homme avait une fille de douze ans et un garçon de neuf, ils étaient très curieux de voir à quoi ceux-ci ressemblaient." (page 7).

Fascinants, ces gens qui viennent d'ailleurs. La fille, Akiko, est d'ailleurs spécialement fascinante aux yeux de Kôsaku.
"« Ah, quel magnifique coucher de soleil ! Je n'en ai jamais vu d'aussi beau ! »
Kôsaku regarda vers l'ouest, dans la direction duquel le visage d'Akiko était tourné. Effectivement les nuages, qui couvraient une partie du ciel, étaient incendiés par les rayons du soleil couchant. Il trouvait lui aussi ce spectacle splendide, mais il aurait été bien en peine de dire si c'était le plus beau coucher de soleil qu'il ait jamais vu, tout simplement parce qu'il ne lui était encore jamais venu à l'idée de les comparer les uns aux autres. Maintenant qu'Akiko le lui avait fait remarquer, cependant, il se dit qu'il était bien possible que celui-ci fût particulièrement admirable. [...]
Kôsaku se sentit étrangement mélancolique d'un seul coup. Ce n'était pas vraiment de la tristesse ni du chagrin qu'il éprouvait, mais une sorte d'apathie devant la grande banalité de la vie. C'était la première fois qu'il ressentait quelque chose de ce genre.
" (page 35).

Eh oui, encore une première fois !

Des ruptures se profilent à l'horizon, et tout particulièrement un événement majeur en ligne de mire : le collège.
Mais avant cela, il faut réussir l'examen d'entrée, et donc travailler très dur, surtout pour intégrer un bon collège d'une ville. En effet, le niveau n'est vraiment pas le même entre les écoles de la ville et celles de la campagne. Un instituteur lui dit :
"« Il paraît que tu es le meilleur de ta classe, ici, mais en ville, avec ce niveau, si tu ne te réveilles pas, tu risques de ne réussir à entrer nulle part, même pas dans une école moyenne. [...]»" (page 163).
Grand-mère Onui n'encourage pas vraiment Kôsaku : travailler trop, ça abîme la santé, et la santé, c'est ce qu'il y a de plus important.

Typhon, découvertes diverses liées à des visites à de la famille qui habite dans des villes... Kôsaku élargit son horizon.


Pour résumer : la suite des aventures de Kôsaku, son initiation à la vie, dans la lignée du volume précédent.
Très bien.

Seize ans après la parution en grand format, le livre sort enfin en format poche (juin 2011).

ma�tre de th�

Le Maître de thé (Honkaku bô ibun ; 1991 ; 221 pages, Stock - traduit en 1995 par Tadahiro Oku et Anna Guerineau).
Ce roman, qui met en scène des personnages ayant réellement existé, est censé être le journal du moine Honkakubô, qui a été un élève de Rikyû (1522-1591), "le plus grand Maître de thé du style simple et sain. Il s'est donné la mort pour une raison demeurée mystérieuse." (page 8).

Une raison mystérieuse... c'est le sujet du roman. Le mystère de sa mort peut-il être percé à travers les souvenirs de Honkakubô et des diverses personnes qui ont connu le Maître, et que Honkakubô rencontre au fil des différentes parties du livre ?
"
J'ai grandi dans un temple dépendant de Miidéra. A trente et un ans, je suis entré par hasard au service de Maître Rikyû pour tenir ensuite le rôle d'assistant dans la cérémonie du thé, ce qui me permit de recevoir l'enseignement directement de mon Maître. J'avais quarante ans quand vint l'ordre intimant à mon Maître de se donner la mort." (page 14).
Qu'est-ce qui a causé la colère du Taïkô Hideyoshi, au point d'ordonner à Rikyû de se faire seppuku ? Pourquoi Rikyû n'a-t-il pas demandé grâce ?

Les liens entre le thé et la mort sont creusés. "De son vivant, mon Maître m'affirmait qu'au bout de la Voie du Thé, on arrive dans un univers tari, engourdi par le froid." (page 21). Qu'est-ce que cela veut dire ?

Le thé et la mort sont intimement liés.
"
« Le thé de l'époque de guerre, lui aussi, est fini, poursuit Monsieur Tôyôbô, toujours très ému.
- Le thé de l'époque de guerre ?
- Mais oui ! Prendre le thé selon le rituel de la cérémonie et partir ensuite pour le champ de bataille ; combattre et mourir au cours de la bataille... cette époque est finie ! Elle ne reviendra jamais... Monsieur Oribe va remplacer Monsieur Rikyû, peut-être même l'a-t-il déjà fait ? La méthode change déjà ! Moi, je voudrais bien conserver la forme du wabicha, le thé simple, telle quelle, mais ce n'est plus possible. »" (pages 21-22)
"Tous les guerriers, qu'ils fussent attaquants ou défenseurs, pratiquaient la cérémonie du thé avec acharnement. Monsieur Rikyû s'occupait du camp des attaquants et Monsieur Sôji de celui des attaqués : du haut en bas du mont Hakone, on s'affairait à préparer le thé !
" (page 54).

La mort est même présente sur la calligraphie accrochée lors d'une énigmatique cérémonie du thé :
"
« Rien ne disparaît si l'on accroche une calligraphie portant le mot "néant", alors que si c'est le mot "mort", tout s'annihile : le néant n'anéantit rien, c'est la mort qui abolit tout. »" (page 57). Cette phrase, Honkakubô va la ressasser, encore et encore, car il ne la comprend pas bien.

La mort est donc très liée au thé, et à sa cérémonie. D'ailleurs :
"
- Le Taïkô a donc expérimenté plusieurs dizaines, ou plusieurs centaines de fois, une petite mort : en entrant dans la salle de thé de Monsieur Rikyû, il était obligé d'abandonner son sabre, de boire le thé, d'admirer les bols... Chaque cérémonie du thé était une mise à mort. Il aura sûrement eu envie, au moins une fois dans sa vie, de faire connaître la mort à celui qui la lui avait fait goûter ! N'est-ce pas ?" (page 148).

Généralement, on apprend le décès du personnage que l'on avait rencontré dans la partie précédente, et qui avait évoqué la mémoire de Rikyû, que ce soit au cours d'un événement important, ou bien un détail remémoré :
"Nous sommes partis à cheval à Yuigahama, tous les deux. Il me laissait galoper en avant. En arrivant à la plage, il m'a demandé : « Eh bien, Monsieur Oribe ! Que pensez-vous du paysage de Shiohama ? » Ne comprenant pas le sens de sa question, je me tus. Il reprit alors : «En admirant le va-et-vient des vagues sur cette plage, je me dis qu'il serait idéal de pouvoir disposer les cendres du brasero à l'image du dessin laissé par ces vagues. » Ce genre de remarques était typique de Monsieur Rikyû : quoi qu'il fasse, il ne s'écartait jamais de la Voie du Thé." (pages 106-107).

On arrive peut-être à une explicitation des relations entre la mort et le thé :
"Durant de longues années, j'ai discouru sur le thé sain et simple, mais avec prétention et des gestes vides de sens. Il me semble que cela m'a tourmenté tout au long de ma vie. Mais soudain, lorsque la mort s'est approchée, que j'ai dû l'affronter, il n'y a a plus eu ni affectation ni gestes vides. La simplicité est devenue pour ainsi dire la substance de la mort."(page 199).
Grâce à la certitude de la mort, Rikyû parvient à un détachement plus grand, et c'est alors qu'il a vraiment compris le sens du thé simple. Etre seul avec le thé, cela suffit. Il n'est nul besoin de convier beaucoup de monde à une cérémonie. L'acception de la mort est comparable au style simple du thé : acceptation, détachement, simplicité extrême. On arrive ainsi à l'essentiel.

En gros.

Un bon roman, qui donne à penser. Une quête calme.
Il vaut quand même mieux s'intéresser un peu au thé, et ne surtout pas s'attendre à des révélations fracassantes. Le mystère d'une mort peut être comme celui d'une vie : insondable.

Dans tous les cas, je ferai attention en buvant ma prochaine tasse de gyokuro (à défaut de matcha).

A noter, tout de même, que le roman date de l'année de la mort de l'auteur.... il avait près de 84 ans.
On lit sans doute différemement un texte sur la mort lorsque son auteur a dépassé les quatre-vingts ans que s'il est dans la trentaine.

Les amateurs de thé pourront bien sûr lire Le Livre du thé, de Okakura Kakuzô

nuages garance


Nuages garance (127 pages, Philippe Picquier - traduit en 1997 par Aude Fieschi).
"
En 1973, dix-huit récits d'Inoue Yasushi furent regroupés et publiés en recueil sous le tire « Enfance. Nuages garance ».
Les huits récits traduits ici, plus qu'une réflexion sur l'enfance, ont pour thème commun le regard que les enfants jettent sur le monde des adultes.
"( page 5).
C'est même le regard qu'un adulte jette rétrospectivement sur lui, enfant, jettant un regard sur le monde des adultes. En effet, la quasi totalité de ces nouvelles se finissent sur un petit paragraphe de commentaire du narrateur adulte.
Dommage, quand même, que la totalité du recueil japonais n'ait pas été publié en un volume en français. Là, on n'a que 127 pages...

La première nouvelle, La casquette, se situe à la suite des souvenirs d'enfance narrés dans Shirobamba et Kôsaku. Notre héros travaille d''arrache-pied pour un concours pour le secondaire. Venant de la campagne, il lui faut travailler d'autant plus, à cause de la différence de niveau. L'histoire tourne autour d'une anecdote, l'achat d'une casquette (et de chaussures), qui révèle la situation financière précaire de la famille.

Dans Branches nues, il est question de suicide d'amour (Shinju). C'est le soir. Dans un village, deux garçons jouent dehors. Ils entendent un bruit d'eau dans la rivière. Serait-ce un Shinju (suicide d'amour ?). "
C'était l'heure de la marée et la rivière était assez haute, mais vue du point elle semblait lisse et opaque comme une grande planche noire." (page 25).
On retrouve ce thème dans Le Chemin qui descend à la cascade, et un peu dans Mort d'une femme, sans doute la nouvelle la plus construite, qui ne se résume pas à une anecdote (comme Nuages garance, par exemple).
La quasi-totalité de ces récits se déroulent dans de petits village de campagne. Des enfants jouent dehors, sortent du village avec des bâtons (en cas d'attaque de bandes de gosses des hameaux avoisinants), espionnent les adultes, et notamment les étrangers qui séjournent dans des hôtels (viennent-ils pour se suicider ?). Ces enfants s'interrogent et devinent parfois confusément des situations ou des motivations qui les dépassent.

Des récits souvent nostalgiques - plus des vignettes que des nouvelles - qui ne feront pas à eux seuls la gloire d'Inoué, mais qui ne sont pas à dédaigner.

combat de taureaux

- Combat de taureaux. Nouvelles traduites par Catherine Ancelot. 223 pages. Stock.

"Mes débuts de romancier remontent à 1949, année où j'ai publié Le Fusil de chasse. L'oeuvre qui a suivi, Combat de taureaux, m'a valu le prix Akutagawa, et je suis devenu dès lors un écrivain à part entière. Quand je relis ces textes, indépendamment de leurs qualités et défauts littéraires, je suis comme aveuglé par la fougue de débutant qui m'animait alors.
A la publication du Fusil de chasse et de Combat de taureaux, j'avais quarante-deux ans. Dans une vie d'homme, c'est déjà le seuil de la vieillesse, mais dans ma vie d'écrivain, cette période correspond sans doute à l'adolescence, et ces oeuvres sont le produit d'un tout jeune romancier.[...]
De même que les hommes naissent sous une bonne ou une mauvaise étoile, les oeuvres ont elles aussi plus ou moins de chance. [...] Quelques-unes connaissent la célébrité, d'autres doivent rester dans l'ombre, condamnées, leur vie durant, à se faire toutes petites dans un coin. [...] Le destin littéraire est aussi arbitraire que celui des hommes. [...]
Or l'attachement d'un auteur à ses textes n'est pas forcément proportionnel à leur succès. Au contraire, il ne peut se défendre du désir de pousser dans le monde celles de ses oeuvres qu"il n'a pas pu parfaire, celles qui sont restées incomplètes." (Préface - rédigée par Inoué en 1988 pour l'édition française - pages 6-9).

Cela tombe bien : les cinq nouvelles de ce livre font partie de celles qu'Inoue lui-même avait rassemblées en un recueil car elles lui plaisaient particulièrement.

1/ Combat de taureaux (Togyu, 1949). Prix Akutagawa 1949. 95 pages.
Nous sommes en décembre 1946.
Un petit organisateur de spectacles propose à un journaliste d'organiser un combat de taureaux, qui serait financé en partie par son journal.
"Dans un stade de base-ball, au beau milieu des ruines, plusieurs dizaines de milliers de spectateurs pariant sur les taureaux, oui, cela pouvait marcher. Le base-ball et le football commençaient à reprendre vie, mais il leur faudrait bien deux ou trois ans pour retrouver leur succès d'autrefois. Un combat de taureaux, c'était ce que réclamait l'époque. Organiser le premier combat de taureaux de la région présentait pour un journal une affaire loin d'être mauvaise. En fait, pour Le Nouveau Soir d'Osaka, on n'aurait pu rêver mieux." (page 21)
Difficulté d'organisation, problèmes financiers, risques divers, entourloupes, magouilles des uns et des autres... Le lecteur suit pas à pas la mise sur pied du combat. A cela s'ajoute l'attirance d'une femme pour le journaliste, mais ce dernier fait passer son travail bien avant les sentiments... il n'y a pas de bluette ici, la femme sait à quoi s'en tenir.
Le cadre de la nouvelle - l'immédiat après-guerre - est intéressant, la nouvelle n'est pas mauvaise du tout, et même plutôt bonne, mais il semble manquer quelque chose... l'histoire est racontée de façon factuelle et il ne semble pas y avoir un autre niveau de lecture, quelque chose de plus profond que les simples faits (même si, bien sûr, on peut voir du bon gros symbole dans le combat de taureaux).

2/ Le Pic Kobandai (Kobandai, 1961). 35 pages.
"Pour aller de Kitakata à Hibara, on avait l'habitude de compter six lieues de route. [...] Il est vrai qu'après le hameau d'Ôshio vous trouviez le col du même nom, et que, tant sur la montée que sur la descente, vous souffriez pendant plusieurs centaines de mètres à cause des roches qui, affleurant la surface, rendait la marche difficile. [...]
Dès le départ, mes collègues et moi partions pour cette mission avec une certaine nonchalance, comme s'il s'agissait de prendre des vacances. J'étais alors percepteur des impôts. Le mot vous évoquera sans doute un petit fonctionnaire méchant qui saigne les pauvres gens, mais mon travail était tout autre : aujourd'hui, on dirait que j'étais chargé de faire les relevés topographiques des champs et rizières." (pages 111-112) .
Sur le chemin, ils croisent une veille femme, sans doute une folle, qui leur barre le chemin et qui grommelle : "« Rebroussez chemin, retournez sur vos pas ! Il vaut mieux que vous n'alliez pas plus loin ! »
" (page 115). Et voilà que le sol tremble... cela n'annonce rien de bon, d'autant qu'une "tragédie" est annoncée dès la sixième page de la nouvelle...
Bonne nouvelle, notamment vers la fin...

3/ Chemins (Michi, 1956). 23 pages.
"J'ai lu quelque part que, dans la montagne, les bêtes empruntent des chemins bien à elles, et cela me semble fort vraisemblable. Lorsque nos deux chiens se promènent ou courent entre les arbres, ils suivent toujours le même chemin. C'est mon fils qui me l'a fait remarquer. Comme son bureau est à l'étage, de la terrasse il peut embrasser du regard la plus grande partie du jardin." (page 149).
Le narrateur repense à son oncle qui, vers la fin de sa vie, faisait lui aussi une promenade en suivant un chemin bien particulier... "[...] pourquoi mon oncle l'avait-il choisi pour se promener tous les jours ?" (page 165). Peut-être y a-t-il des "bons" et des "mauvais" chemins...
Pas mal du tout (il y a un certain mystère qui flotte), mais un petit peu long dans la première moitié.

4/ Les roseaux (Ashi, 1956). 24 pages.
Le narrateur lit une dans le journal que "[...] un père, dont le fils chéri avait été enlevé à l'âge de six ans et qui depuis avait remué ciel et terre pour le retrouver, avait appris qu'il y avait un temple situé dans une petite ville du département de Shiga un jeune garçon, vraisemblablement celui qu'il cherchait." (page 175) Mais le garçon n'ayant conservé que quelques fragments de souvenirs, le père ne pourra jamais savoir s'il est bien son fils (encore un début d'histoire qui tombe à l'eau avec les progrès de la science, un test de paternité, et le tour est joué).
Et le narrateur d'embrayer sur les fragments de souvenirs qu'il garde de son enfance à lui, d'essayer de reconstituer une image à partir de quelques cartes. Pourquoi certains souvenirs lui restent-ils ?
Une petite nouvelle.

5/ Les Gants de Monsieur Goodor (Gûdoru-shi no tébukuro, 1953). 23 pages.
De manière fortuite, le narrateur voit une calligraphie d'un certain Matsumoto Jun, un médecin. Il en vient à repenser à son arrière-grand-père, qui avait été son élève, et à Konojo, la maîtresse de son arrière-grand-père... Dans cette nouvelle encore, il y a un travail du narrateur sur la mémoire, une tentative de reconstitution d'événements passés, des motivations des uns et des autres...
Bonne petite nouvelle.

Un recueil globalement intéressant.
Bizarrement, c'est la nouvelle qui donne son titre au recueil qui ne semble pas à sa place, tellement elle est différente des autres (qui sont racontées à la première personne du singulier) : Combat de taureaux est factuel, un peu journalistique (le métier de son héros). Le prix Akutagawa récompense d'ailleurs un roman, pas une nouvelle. Combat de taureaux semble se situer entre les deux genres : trop long pour une nouvelle mais, pour un roman, manquant d'un petit quelque chose.
Les quatre autres nouvelles, elles, sont toutes des reconstitutions, des enquêtes à travers le temps et la mémoire souvent familiale, et n'ont n'ont pas tout révélé une fois que l'on a fini de les lire.

histoire de ma m�re

- Histoire de ma mère. (Waga haha no niki, 1977). Récit traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura. 142 pages. Stock.
Il s'agit d'un texte autobiographique consacré à la mère de l'auteur atteinte de sénilité dans les dernières années de sa vie, vers la fin des années 1960.
Le texte commence ainsi :
"Mon père est mort il y a cinq ans, à l'âge de quatre-vingts ans. Médecin militaire, il venait d'être promu général de division, quand, à quarante-huit ans, il prit sa retraite dans la région d'Izu dont est native notre famille. Pendant les trente années suivantes, il cultiva un petit jardin potager, derrière la maison, se contentant des légumes qu'ils mangeaient tous les deux, ma mère et lui. Il aurait encore pu ouvrir un cabinet à cet âge-là, mais cette idée ne lui effleura même pas l'esprit." (page 5).
Le père ne sort quasiment jamais de chez lui, pas même pour rendre visite aux voisins.

"Mon frère, mes soeurs et moi, qui avions acquis notre indépendance en nous intégrant à la société, chaque fois que nous le revoyions, nous lui en faisions le reproche, sans jamais réussir à le convaincre de changer de style de vie." (page 7).

Bien curieux et intéressant personnage que ce père.
"Je me suis aperçu, après sa mort, qu'en vivant il avait pour rôle de me protéger contre la mort. De son vivant, je n'envisageais jamais ma disparition, parce que je sentais qu'il continuait à vivre. Ce n'était pas à proprement parler conscient, mais cela avait sa place, quelque part, dans mon coeur. Une fois qu'il est mort, entre la mort et moi, un souffle est passé et une perspective s'est ouverte. Que je le veuille ou non, je suis bien forcé de jeter un regard sur une partie de cet océan. [...]
Après sa mort, j'en arrivais à envisager la mienne comme un événement qui n'était pas si lointain. Mais l'existence de ma mère me voile la vue sur la moitié de l'océan de la mort et sa disparition seule peut enlever ce paravent. La mort se dressera alors devant moi, faisant passer sur moi un souffle plus puissant.
Ma mère a maintenant atteint l'âge où mon père est décédé. Comme il y a cinq ans de différence entre eux, elle a quatre-vingts ans.
" (page 14).

Au moment du décès du père, la mère était en bonne santé physique, "[...] mais deux ou trois ans avant la disparition de mon père, elle commença à avoir des trous de mémoire : elle répétait deux ou trois fois la même chose." (page 15).
Un an plus tard, elle s'en va vivre chez sa fille cadette.
Elle raconte des histoires que tout le monde a déjà entendues cent fois... et recommence.
La voici qui réside pour quelques jours chez notre auteur, au travail dans son bureau.
"Ce n'étaient que des vétilles pour nous, mais il fallait croire que ces détails, sans cesse redits par elle, comptaient à ses yeux.
À la énième visite, elle finissait par s'interroger : une hésitation se lisait sur son visage.
« Dis-moi », faisait-elle.
Je la devançais alors et achevais pour elle. Elle prenait aussitôt un air de pudeur offensée.
« C'est vrai, je te l'ai déjà raconté », s'excusait-elle comme une jeune fille.
[...]
Cependant, une heure ou deux plus tard, elle réapparaissait dans mon bureau et recommençait.
Elle devait porter un intérêt extraordinaire à ces anecdotes.
" (page 17).

Elle sent que son entourage n'agit pas naturellement ; elle a parfois l'impression qu'on la trompe. Elle est méfiante. Un fond de méchanceté semble remonter à la surface.
Elle passe d'une obsession à une autre, du jour au lendemain, sans que personne n'en comprenne la raison.
"Ce n'étaient pas toujours les mêmes paroles que laissait entendre le « disque rayé »". (pages 18-19)

Ses enfants s'interrogent sur son évolution mentale. Elle semble avoir entrepris un voyage sans retour dans le passé.
"Elle avait oublié mon père et l'intérêt qu'elle portait à ses enfants s'était considérablement affaibli. [...] Elle avait dû commencer à effacer, exactement comme avec une gomme, la longue ligne de sa vie." (page 28).
Mais ce n'est pas aussi simple :
"Mon frère avait remarqué que, de la vie qu'elle avait menée avec notre père, elle n'avait retenu que des souvenirs pénibles
[...]" (page 38).
Quand on lui rappelle des souvenirs heureux :
"« Ah oui ? Vraiment ? »
Et elle tourna la tête vers nous. Son visage avait cette expression concentrée qu'elle avait eue en travaillant sa mémoire.
" (page 38).
"« Quand on voit les piliers d'un vieux temple, la partie la plus tendre du bois est rongée par le temps, mais la partie la plus dure résiste seule : c'est un peu la même chose. Les instants heureux ont fini par disparaître et ne sont demeurés que les plus déplaisants. »" (pages 39-40)

Cela amène à une bonne question : "Qu'y a-t-il qui mérite qu'on s'en souvienne ?" (page 57).

Réaction d'une fille : "« Quel ennui de devenir gâteux ! Puisque je suis sa fille, je deviendrai comme elle. Cela m'inquiète vraiment. »" (page 115)

Les enfants et petits-enfants tentent de percevoir une logique dans son comportement.
"La personnalité de chacun transparaît dans le gâtisme, enchaîna mon autre fils." (page 124).

Autant la mère semble ne conserver en mémoire que les mauvais souvenirs, autant, en ce qui concerne les gens, elle semble ne se souvenir que de ceux qui ont été gentils avec elle. Or, elle finit par ne plus vraiment se souvenir de ses enfants.
"Il faut croire que nous n'avons été ni gentils ni bien pour elle.
- Tu crois ça ?
" (page 130).

Un très bon livre, même s'il vaut mieux avoir le moral avant de le lire.

 

Films d'après son oeuvre :
- Sengoku burai (1952), réalisé par Inagaki Hinoshi.
- Kuroi ushio (1954), réalisé (et interprété) par Yamamura Sô, dont c'est l'un des quatre films en tant que réalisateur. Deux prix aux Blue Ribbon Awards (meilleur réalisateur et meilleur acteur pour un second rôle).
- Midori no nakama (1954), réalisé par Mori Kazuo
- Ashita kuru Hito (1955), réalisé par Kawashima Yuzo.
- Asunaro monogatari (1955), réalisé par Horikawa Hiromichi
- Hyoheki (1958), réalisé par Masumura Yasuzo (le réalisateur de l'Ange Rouge, notamment). Adaptation de La Paroi de glace (1950).
- Ryoju (1961), réalisé par Gosho Heinosuke.
- Yushu heiya (1963), réalisé par Toyoda Shirô
- Taiyô wa yondeiru (1963), réalisé par Sugawa Eizo. Avec notamment Shimura Takashi,un habitué des films de Kurosawa.
- Five More (1966), premier épisode de la série, réalisé par John McGrath.
- Fûrin kazan (1969), réalisé par Inagaki Hiroshi. Avec Mifune Toshirô.
- Kaseki (1975), réalisé par Kobayashi Masaki (le réalisateur de Kwaidan, 1964). Deux récompenses aux Blue ribbon awards : meilleur film et meilleur acteur.
- Tonkô (1988), réalisé par Satô Jun'ya. Cette adaptation des Chemins du désert (1959) a reçu de très nombreuses récompenses aux Awards of the Japanese Academy (meilleur film, acteur, photo, montage...), et meilleur film aux Blue Ribbon Awards.
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- La Mort d'un maître de thé (Sen no rykyu, 1989), réalisé par Kumai Kei. Avec Mifune Toshirô. Lion d'argent au festival de Venise 1989.
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- O-Roshiya-koku suimu-tan (1992), réalisé par Satô Jun'ya. Avec Ogata Ken.
- Hyoheki (2006), 6 épisodes. Il s'agit de l'adaptation de La paroi de glace (1950).

- Chacha (2007), réalisé par Hashimoto Hajime.
- Lang zai ji (2009), de Tian Zhuangzhuang (le fameux réalisateur du Cerf-volant bleu). Avec Maggie Q.
- Waga Haha (2012), réalisé par Harada Masato.

 

  inoue yashushi


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