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Antonio Lobo ANTUNES
(Lisbonne, 01/09/1942 - )


antunes 

 

"D'une famille de médecins, il s'oriente d'abord vers la psychiatrie, et sa formation médicale lui vaudra de faire deux ans de service militaire en Angolas, de 1971 à 1973." (Le Cul de Judas, page 7).
Il est l'auteur d'une oeuvre considérable, en qualité et en quantité, et il est fréquemment cité comme Nobélisable (pour ce que cela vaut, bien sûr).

 

- Le cul de Judas (Os Cus de Judas, 1983, traduit du portugais en 1983 par Pierre Léglise-Costa). Editions Métailié, 214 pages.

On commence par une présentation (de qui ? éditeur ? traducteur ?) : "A Lisbonne, une nuit, dans un bar un homme parle à une femme. Ils boivent et l'homme raconte un cauchemar horrible et destructeur : son séjour comme médecin en Angola, au fond de ce « cul de judas », trou pourri, cerné par une guerre sale et oubliée du monde. Un humour terrible sous-tend cet immense monologue qui parle aussi d'un autre front : les relations de cet homme avec les femmes.
Peu à peu, le style et la mémoire se déploient en une émotion amère et brutale où se mêlent souvenirs d'enfance, d'adolescence et de guerre, passé et présent enchevêtrés dans l'alcool et la drague.
" (page 7).

Après quoi nous avons quelques repères historiques sur Salazar, l'Angola, les mouvements rebelles, etc.

Souvenirs d'enfance, donc. Par exemple du jardin zoologique : "Je ne sais pas si ce que je vais vous dire vous paraîtra idiot, mais, le dimanche matin, quand nous y allions, avec mon père, les bêtes étaient encore plus bêtes, la solitude de spaghetti de la girafe ressemblait à celle d'un Gulliver triste et des stalles du cimetière des chiens montaient, de temps en temps, des glapissements affligés de caniche." (page 11).

Très vite, c'est l'arrivée en Angola. Le narrateur y est médecin, enfin, il essaye avec les moyens du bord.
"Des noirs défocalisés par l'excès de clarté vibrante s'accroupissaient par petits groupes, nous observant avec cette distraction intemporelle qui est à la fois aiguë et aveugle que l'on trouve dans les photos qui nous montrent les yeux tournés vers l'intérieur de John Coltrane lorsqu'il souffle dans son saxophone sa douce amertume d'ange ivre ; et que moi, j'imaginais devant les grosses lèvres de chacun de ces hommes une trompette invisible, prête à monter dans l'air dense, verticalement, comme les cordes des fakirs. Des oiseaux blancs et maigres se dissolvaient dans les palmiers de la baie ou, au loin, dans les maisons en bois de l'Ile, submergées par les arbustes et les insectes et dans lesquelles des putes fatiguées de tous les hommes sans tendresse de Lisbonne échouaient, buvant leurs derniers mousseux à la manière de baleines agonisantes posées sur une ultime plage, remuant de temps en temps les hanches au rythme de pasodoble d'une indéchiffrable angoisse." (page 26). C'est un pays où "la sueur crépitait sur notre peau comme de l'eau bouillante" (page 31).

Mais l'Afrique peut avoir du bon : le changement.
"Avez-vous déjà souffert la mort quotidienne de vous réveiller tous les jours auprès de quelqu'un que vous détestez tièdement ? Aller tous les deux en voiture au travail, les yeux cernés de sommeil, lourds de déception et de fatigue anticipées, sans mots, ni sentiments, ni vie ? [...] les liens qui vous attachent à des gens qui vous ennuient se brisent, et vous vous réveillez dans une camionnette pas très confortable, c'est sûr, et pleine de bidasses, c'est vrai, mais qui circule dans un pays inimaginable où tout flotte, les couleurs, les arbres, les contours gigantesques des choses, le ciel qui ouvre et ferme sur de grands escaliers de nuages dans lesquels le regard trébuche et tombe sur le dos comme un grand oiseau extasié." (page 37).
Et c'est rapidement les tueries épisodiques, les maladies.
"[...] le désir commun de ne pas mourir constituait, vous comprenez, l'unique fraternité possible
[...]" (page 69).


Au Portugal, c'est la médiocrité qui emporte le quotidien. "Et, en effet, les voisins qui se compriment avec moi dans l'ascenseur exigu ont la bouche ouverte, les cornées ternies, la peau jaune et le rire d'incompréhension gaie des êtres trop quotidiens pour être véritablement malheureux qui traversent le désert des week-end devant des appareils de télévision en buvant avec une paille le jus de leur médiocrité." (pages 126-127).
Nous sommes chez lui : "Et puis, c'est un soulagement, vous comprenez, car on ne voit pas la mer, il n'y a pas le danger du regard qui s'allonge jusqu'à l'horizon à la recherche d'îles à la dérive ou des inquiétants voiliers de l'aventure intérieure toujours prêts à appareiller vers l'Inde de nos rêves.
" (page 134).

Et par moments, dans le récit, on revoit le bar dans lequel le narrateur raconte son histoire à la femme.
"D'ailleurs, une de choses qui m'enchante en vous, permettez-moi de vous l'affirmer, c'est l'innocence. Non point l'innocence innocente des enfants et des flics, faite d'une sorte de virginité intérieure obtenue à force de crédulité ou de stupidité, mais l'innocence savante, résignée, quasi végétale, dirais-je, de ceux qui attendent des autres et d'eux-mêmes, la même chose que vous et moi, assis ici, attendons du barman qui se dirige vers nous, hélé par mon bras levé de bon élève chronique : une attention vague et distraite, et un mépris souverain pour le maigre pourboire de notre gratitude." (page 28)


Dans ce livre, la lumière est souvent oblique, éclairant curieusement les souvenirs imbibés d'alcool (leur apportant tour à tour précision et flou), la moiteur de l'Angola, avec ses scènes d'horreur, et la banalité sordide et désespérante du quotidien du Portugal.
C'est très sombre, quasi désespérant, extrêmement bien écrit, les images sont souvent très originales, frappantes, de celles dont on se dit qu'elles sont non seulement belles, mais inédites.

Le livre demande une bonne attention, et un bon temps de cerveau disponible (pour mon cerveau, en tout cas).

 

 

Antonio Lobo Antunes à la librairie Les cahiers de Colette.
Compte-rendu. 8 octobre 2009.

C'était le jour de la remise du Nobel de Littérature. C'est Herta Müller qui l'a eu, honte sur moi, je ne la connaissais pas...
Passage rapide à la Fnac des Halles : pas de Herta Müller.
Par contre, un rapide coup d'œil sur le troisième volume des Chroniques de Lobo Antunes m'apprend qu'il craint les photographes, qui demandent de garder la pose… Il va falloir être discret !

Sur le chemin vers la librairie Les cahiers de Colette, il y a une librairie Allemande. Pas trace de Herta Müller non plus.
Pas très grave. Voilà, j'y suis.
Les cahiers de Colette, librairie rue Rambuteau, 18h00 et des poussières.

Antonio Lobo Antunes arrive, et je n'ai pas de calepin pour gribouiller un compte-rendu correct, ce n'est pas bien.

La librairie n'est pas très grande, il faisait vraiment chaud, j'étais près d'Antunes, sur le côté.

(bon, on ne voit pas ses yeux très bleus, limpides comme de l'eau)

Il s'exprimait dans un très bon Français, comme il aurait pu le faire en Espagnol, en Anglais, en Allemand (sa première langue, apparemment ; sa famille vient d'horizons multiples, Brésil, Allemagne, Italie, je crois même… mais ça ne fait pas de différence… "sauf ma grand-mère, qui était très, très Allemande" ; à propos de l'Allemand : c'est une langue intéressante, on peut construire des mots, ce que l'on ne peut pas faire en Portugais ou en Français… Le Français est une langue peu souple, il en admire d'autant plus Stendhal, Flaubert, Céline).

La personne qui devait le présenter et lui poser les questions, tenter d'animer le débat n'était pas là (pour cause d'enterrement), une autre femme (qui travaille chez Christian Bourgois, je crois) s'y colle.

Difficile pour elle. Après deux minutes de circonvolutions, sa question se résume à ceci : "le livre se fait-il tout seul, ou bien est-ce un vrai travail d'écrivain ?"

Eh bien, croyez-le ou non : c'est un vrai travail d'écrivain.
Quiconque a un tout petit peu lu Antunes pourrait difficilement comprendre qu'il en fût autrement. Bref, la réponse d'Antunes : la première partie d'un livre est très dure à écrire, c'est une demi-page par jour, à peu près. Ensuite, ça va plus vite.
Mais ce n'est que le premier jet, il faut relire, et là, c'est comme corriger une copie d'élève, il y a tellement de mauvais à corriger… Les adjectifs sont faits pour ne pas être utilisés.

A propos des traductions en français, il les trouve mauvaises (il faut préciser que la traductrice était dans la salle). Avec sa traductrice de Suédois, ils parlent en anglais, parce qu'elle parle mal le portugais, par contre elle parle un suédois sublime, et c'est ça qui est important, parce que c'est dans cette langue que les lecteurs suédois vont le lire.
Il a parlé de Kosztolanyi, d'une superbe traduction en espagnol d'un recueil de nouvelles, le texte était incroyablement beau. Il a insisté pour que son éditeur publie une traduction en Portugais… et c'était nul. "C'est traduit directement du Hongrois", lui a-t-on dit. On s'en fout, de la langue d'origine, ce qui importe, c'est le texte final !

Il y a une collection de livres pour lesquels Antunes écrit une petite introduction (du genre : une page de présentation), et grâce à son nom, cela fait vendre, de la même façon que Borges, en son temps, avait dirigé la collection Bibliothèque de Babel (Meyrink, Machen, etc.). "En Espagne", a dit la présentatrice qui a continué à marquer des mauvais points (elle intervenait pour placer un synonyme à ce que Antunes disait, ce qui l'interrompait et n'apportait rien, jusqu'à un "vous allez me laisser parler" dit quasiment à la fin).
Il a fait publier notamment Sapho, d'Alphonse Daudet. Daudet n'est pas connu au Portugal, mais le livre s'est extrêmement bien vendu, et a été réédité plusieurs fois. Bref, les lecteurs pour la littérature existe. Il a parlé de Zola, aussi, dont on sous-estime l'importance littéraire.

A propos des écrivains, du fait de rencontrer les écrivains, ce n'est pas très intéressant : écrire, c'est leur travail. Quand il était enfant, dans une famille de médecins, ça parlait toujours médecine à table, et c'était très ennuyeux. On lui a proposé de rencontrer Kundera, mais il n'a pas voulu : que lui dire, à Kundera ? Au-delà du "j'aime beaucoup ce que vous écrivez", que dire à un écrivain ?
Mais un écrivain peut être très intéressant. Ainsi, il a proposé à une de ses filles, admiratrice de Vargas Llosa ("est-il connu ici ?" a demandé Antunes ; "Ouuiii !" a répondu le public) de le rencontrer, elle n'a pas voulu, ne sachant pas quoi lui dire, et elle a eu tort, car il était très intéressant, drôle, etc.

Globalement, les questions posées par la présentatrice étaient assez inintéressante, elle était à la peine.
Les questions du public étaient plus intéressantes :
Par exemple, quelqu'un a dit avoir entendu Oran Pahmuk dire que, depuis qu'il sait qu'il est lu par des non-Turcs, il écrivait en ayant conscience de ce lecteur non-Turc.
Apparemment, Lobo Antunes n'a pas ce problème : il n'imagine pas le lecteur. De toute manière, l'angoisse de la mort, la solitude, c'est partout pareil. C'est pour ça qu'on lit et qu'on apprécie Tchekhov, par exemple.
Il a également redit qu'il ne trouvait pas ce qu'il écrivait difficile à lire. Ses textes ont seulement la forme qu'ils doivent avoir. Ecrire un roman sur "rien", c'était une idée de Flaubert. Ca semble le fasciner. Ecrire un roman construit, avec une histoire, "il y a Simenon pour ça".

Une autre personne lui a demandé s'il était difficile de parler de ses livres une fois que le temps a passé (il a écrit trois autres livres depuis celui qu'il était venu présenter).
En fait, il parle toujours d'un livre un peu ancien, car à partir du moment où il a fini un livre, il se passe à peu près un an avant qu'il ne sorte au Portugal, de sorte de laisser du temps au traducteurs d'autres pays pour que la sortie se fasse sans trop de décalage.

Il a parlé de plein de choses, de sa famille, du fait qu'on ne choisit pas ses frères, qu'il ne se confie pas à eux, que ses amis, ce sont ses frères choisis. Qu'on s'érige souvent contre ses parents.
Il a un peu (très peu) parlé de l'Afrique. "Vous étiez médecin en Angola" a dit quelqu'un. "Médecin, pas vraiment, on manquait de tout".

A la fin, il a dédicacé, ce que apparemment il fait très peu. Il se contente généralement d'une conférence de presse pour la sortie de ses livres, ne fait jamais de lectures et peu de dédicaces.
Ah oui, il était venu pour présenter Je ne t'ai pas vu hier dans Babylone.

Apparemment (je ne l'ai pas encore lu) il est notamment question d'une enfant, d'une fille qui se suicide. Il a vraiment connu la fillette, belle, brillante, elle avait l'avenir devant elle… La mère dit à la fille d'aller jouer dehors, dans le jardin… puis vient l'heure du goûter, elle l'appelle, la fille ne répond pas. Elle s'était pendue.
"C'est très rare, les enfants qui se suicident".

Antonio Lobo Antunes était plus que très intéressant, son propos passait d'un sujet à l'autre, comme dans ses livres.
Alors qu'il écoutait une question, il caressait la couverture d'une des piles de livres prêts à être dédicacés et vendus (d'après une source internet, il vendrait en moyenne 3000 exemplaires de ses livres en France). Avant de répondre, il dit : "la couverture des livres, c'est la peau que j'aurais le plus caressée dans ma vie".
Puis il répond à la question, à sa manière, élargissant le cadre.

Ah, il a dit qu'un jour, il était fatigué d'écrire. Il prend un livre au hasard, l'ouvre. Dickens, "Hard Times". Il lit :
Citation:
'Are you in pain, dear mother?'
'I think there's a pain somewhere in the room,' said Mrs. Gradgrind, 'but I couldn't positively say that I have got it.'"

"There's a pain somewhere in the room". Ça, c'est de la littérature.

Et d'embrayer sur Dickens, et les auteurs qui, au début, étaient "engagés". Quand un écrivain dérange les autorités en place, les classes dirigeantes, il est adopté. C'est la manière la plus sure de lui faire perdre sa dangerosité. C'est arrivé à Dickens, comme à d'autres grands écrivains.

Il est 19h30, j'ai mon livre dédicacé, avec un jolie couverture d'Odilon Redon.
Je sors. La présentatrice est dehors, elle avait du mal à digérer le fait "vous allez me laisser parler".
Une petite photo...

et direction le métro.




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