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Amélie NOTHOMB

(Kobe, Japon, 13/08/1967 - )

amélie nothomb

Fille d'un ambassadeur belge, elle a vécu un certain temps au Japon, ce qui lui a permis d'écrire plusieurs romans ayant pour cadre le Pays du Soleil Levant.

Ses romans de 1992 à 2008 :

Son premier roman, Hygiène de l'assassin (1992), l'impose immédiatement. Elle est douée, a un style bien a elle. Les thèmes semblent neufs. Les gros sont méchants, les prénoms sont invraisemblables (le personnage principal s'appelle Pretextat Tach), la nourriture est généralement source de dégoût.

Son roman suivant, Le Sabotage amoureux (1993), qui met en scène les enfants d'ambassadeurs en Chine, ne déçoit pas.

Les Combustibles (1994) se déroule dans un pays en guerre. Il fait froid... Quel livre brûlerions-nous pour nous accorder quelques instants de chaleur ? Là, première déception, les livres et les auteurs sont tous inventés. Il aurait été beaucoup plus drôle de parler de vrais livres (ce que même Roland Emmerich, dans Le Jour d'après). C'est une pièce de théâtre plus qu'un roman. Mais dans les romans suivants de l'auteur, les dialogues vont être très présents (ils l'étaient déjà dans Hygiène de l'Assassin). Des dialogues vifs... et faciles à lire.
Dans Les Catilinaires (1995), un voisin - Palamède Bernadin - vient embêter un couple de retraités. Il vient chez eux, s'impose, sans rien dire. Une sorte de croisement entre le Silence de la Mer (Vercors) et Enfin le Silence (Ott).

Péplum
(1996) est agréable à lire, mais seulement agréable. Amélie est dans le coma. Elle parle avec un homme du futur, qui l'a kidnappée. On est maintenant au XXVI° siècle.

Attentat
(1997) traite de beauté et de laideur. Critiquer la dictature de la beauté, c'est toujours d'actualité, mais c'est également facile. On est entré dans une certaine forme de routine. La dictature des apparences existe, tout le monde est au courant, ce n'est pas une révélation.

Mercure
(1998) a été critiqué à cause de ses deux fins. Je dois avouer que je m'étais laissé manipuler par l'auteur. De plus en plus, les livres d'Amélie Nothomb reposent sur une idée, parfois très mince, et elle bricole son livre autour. Certains trouvaient Hygiène de l'assassin un peu lourd, mais il avait beaucoup plus de contenu que Mercure.
De plus, il devient intéressant de confronter, a posteriori, l'histoire d'Hygiène avec ce que nous savons de l'auteur : à quel point Amélie est-elle Pretextat Tach (par rapport à ce que l'on apprend dans le livre) ?
Bref, Mercure est jusque là son texte le plus faible.

Sans doute le perçoit-elle, car elle publie alors ce qui reste un de ses plus grands succès : Stupeur et tremblements (très bien adapté par Alain Corneau avec Sylvie Testud en 2003). Le roman reçoit le Grand Prix de l'Académie Française.
Amélie Nothomb y parle de son expérience de stagiaire dans une grande entreprise japonaise. Elle conforte le public occidental dans tous les clichés japonais. Une petite polémique naît, je crois, à ce moment là : à quel point ce qu'elle raconte est-il vrai ? Comprend-elle vraiment le japonais, comme elle le dit ? Certains disent que non, qu'ils lui ont parlé en japonais et qu'elle n'a pas pu leur répondre. Bref, pour certains - et pas des moins calés sur la civilisation japonaise - elle se rapprocherait plus de l'arnaque que du documentaire.
Mais, après tout... c'est un roman, non ?

Amélie Nothomb poursuit dans la veine de l'autobiographie nippone l'année suivante avec Métaphysique des tubes (2000). Elle raconte les trois premières années de son existence, sa découverte du monde et du chocolat blanc belge. C'est vraiment amusant. C'est le regard que Nothomb, rétrospectivement, s'imagine avoir porté sur le monde. Petite, elle est dotée d'une immense culture, conceptualise à mort... Elle est désormais bien plus à l'aise dans ces romans pseudo-autobiographiques (même s'ils agacent fortement les connaisseurs du Japon) que dans ses oeuvres de fiction "pures" (même si, bien sûr, les écrivains mettent une part d'eux-même dans ce qu'ils écrivent).

Elle publie alors Cosmétique de l'ennemi (2001). Il marque en quelque sorte une date : il n'est vraiment pas bon. Même sans avoir vu un certain film de Giuseppe Tornatore, on devine la fin (oserais-je dire l'arnaque ?) vers le milieu du court roman (mon trajet en métro pour revenir du boulot depuis La Défense m'a quasiment laissé le temps de le finir... de plus, l'éditeur pense aux myopes, dont je fais partie : c'était vraiment écrit gros).
Pourquoi publier un livre baclé par an ? Woody Allen n'est pas forcément un exemple à suivre.
Bref, un livre vraiment pas bon. De plus, le titre fait terriblement penser à Hygiène de l'Assassin. Amélie fera-t-elle comme les 007, dont les titres semblent générés par ordinateurs ?

Robert des Noms propres paraît en 2002. Aïe. Amélie apparaît même dans son livre. A part ça, il ne m'en reste rien. Enfin, il se passe plein de trucs, et puis voilà. Vite lu, vite oublié (parce que vite lu ?)

Antéchrista
. 2003. L'histoire d'une fille et d'une copine à elle, qui est en même temps son exact opposé. La victime et le bourreau, en quelque sorte, thème qui sera réutilisé deux ans plus tard. Ca se lit, mais Amélie Nothomb ne remonte pas la pente pour autant.
A ce point, on se demande ce qu'il reste du talent prometteur des débuts, et de l'exploitation habile de ses expériences (réelles ou supposées) en extrême-orient.
Si elle n'a plus rien à dire, pourquoi continuer à publier ? Pour s'acheter des chapeaux, payer ses impôts ?
Et pourquoi continuer à la lire ? Par pur masochisme ? Ou bien par fascination voyeuriste : le suicide littéraire d'un auteur prometteur ?

Comme à chaque fois que ça ne va plus très bien, Amélie Nothomb ressort la carte de l'autobiographie.
C'est Autobiographie de la faim (2004). Elle parle de nourriture (un de ses sujets de prédilection), de potomanie, du Japon... Quand même moins réussi que ses autres romans à veine autobiographique.

2005 : Acide Sufurique. Amélie Nothomb ne peut pas écrire que des romans autobiographiques, sinon le filon serait trop vite épuisé. Elle commet donc des petites oeuvres qui dénoncent les tares de la société. Elle s'est déjà attaquée à la tyrannie de la beauté (Attentat, 1997, pour ceux qui n'auraient pas suivi), on a maintenant droit à une émission de télé-réalité qui se passe dans un camp de concentration. C'est rigolo : les médias sont tombés dans le panneau en créant une (mini) polémique, alors que, franchement, on est loin du roman réaliste : on n'y croit pas une minute. C'est de la provocation, c'est tout. Amusant. On rencontre une énième fois l'amitié-admiration pour une fille.

2006 : Journal d'Hirondelle. Un roman qui parle de l'identité. Enfin, qui en parle... Disons que c'est l'histoire d'un type qui s'ennuie. Il décide de changer d'identité, et de devenir tueur à gages. On retrouvera plus tard ce thème du tueur. Bof. Et même pire que cela. C'est probablement moins bon encore que Cosmétique de l'ennemi (2001).

Comment Amélie va-t-elle s'en sortir (même si elle continue à beaucoup vendre, inexplicablement ?)
La réponse habituelle : en donnant dans l'autobiographie.

2007 : Ni d'Eve ni d'Adam. Amélie a maintenant 21 ans. Elle a un petit ami japonais. Elle fait des gaffes culturelles. C'est rigolo. Le livre est plus gros que ses précédents ouvrages. Ouf, ça va mieux. Ce n'est pas un chef d'oeuvre de la littérature, mais c'est très lisible. Un livre qui va toujours autant énerver les spécialistes du Japon... ou pas, car ils ne la lisent probablement pas.

2008 : Le Fait du Prince. On croirait une ressuscée de Journal d'Hirondelle. Un homme change d'identité, à l'occasion d'une mort survenue chez lui. Il y a toujours des petites phrases sympathiques, mais le niveau est assez consternant. Là, on a je crois le moins bon (le pire ?) livre d'Amélie Nothomb.

A part ses romans annuels, elle écrit des petits textes, comme L'Existence de Dieu : pour trancher définitivement la question de l'existence de Dieu, vaste sujet qui a fait beaucoup de morts, un référendum est organisé : oui ou non Dieu existe-t-il. Le texte est disponible sur http://membres.lycos.fr/fenrir/nothomb/existence.htm
L'histoire part en vrille, c'est amusant, mais ça aurait sans doute pu être plus que cela.

Sans Nom est censé se dérouler en Finlande.
"C'était en Finlande, quelque part entre Faaaa et Aaaaa.
J'étais parti trois jours auparavant, à la recherche de la dame de mes pensees, car dans le Nord, si l'on part en voyage, c'est que l'on cherche la dame de ses pens"es. (C'est l'un des points communs les plus étranges entre le Nord et le Sud.)"
On va dire que c'est une Finlande recréée, parce que sinon on se dira qu'Amélie Nothomb ne s'est pas beaucoup documentée. Les volets, dans les pays nordiques, sont très rares. De plus, elle ne sait pas que les films - et les séries américaines - sont diffusés en vo, dans cet heureux pays.
Amusant.


A noter que le grand-oncle d'Amélie est Paul Nothomb (1913/2006), romancier, philosophe, "Homme de gauche, ami d'André Malraux, il aurait inspiré le personnage d'Attignies dans l'Espoir". (http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Nothomb ).


Brillant comme une casserole. Recueil de 3 contes illustrés par Kikie Crèvecœur, La Pierre d'Alun, 1999

1/ Légende peut-être un peu chinoise (1993). Un Prince habite dans le Palais des Nuages. "C'était un lieu d'une beauté si formidable que les visiteurs devaient porter des lunettes de soleil pour le voir, car ses murs étaient recouverts de papier d'aluminium qui le faisait briller comme une casserole neuve. Ceux qui y avaient habité devenaient incapables d'habiter ailleurs : après, les autres palais leur paraissaient ternes et vulgaires." (page 15). Le Prince en a ras-le-bol de la beauté. Il doit se marier pour prendre la succession de son père. Un peintre va parcourir l'Empire pour lui rapporter les portraits des plus belles princesses… Mais de la beauté, il en a marre !
Nouvelle pas mal, dont on voit arriver la fin à des kilomètres, vu qu'on l'a déjà lue plusieurs fois.
Le thème de la beauté et de la laideur est bien sûr à rapprocher d'Attentat (1997).

2/ Le Hollandais ferroviaire (1996 ; publication dans Le Monde)
Sans doute la meilleure nouvelle du recueil. Le narrateur est professeur d'assyriologie au Collège de France. Il donne une heure de cours et fait donc le trajet aller-retour Bruxelles-Paris une fois par semaine. Le TGV, est certes plus rapide que l'ancien tchouk-tchouk. Mais il marque la fin des compartiments. "Un compartiment, c'était un salon où l'on discutait avec ses amis d'un jour. A présent, les wagons sont aménagés comme des autocars : on est calé à côté d'un seul voisin. Le chiffre deux étant le plus intimidant, chacun se cache dans son journal." (page 48 ).
Un jour, alors que la rame était bondée, un homme étrange se mit à parler dans la langue de chacun des passagers…
Une nouvelle vraiment bien écrite, mystérieuse, mais la fin est trop abrupte. C'est plus une pirouette (amusante) qu'une vraie fin.

3/ De meilleure qualité : petite nouvelle sur un tueur en série qui tue par désoeuvrement, car il manque de culture. Grâce au garçon d'un restaurant, il prend conscience que la quantité et la qualité, ce n'est pas pareil. Cette révélation aura une influence sur son passe-temps favori.
Moyen.

Un petit recueil hétéroclite. Bien que les romans d'Amélie ressemblent à de grandes nouvelles, elle y est plus à l'aise que dans les nouvelles brèves.

 

Le Voyage d'Hiver. 2009. 133 pages. Albin Michel.

Le narrateur est dans un aéroport.
"Dans les aéroports, quand je passe à la fouille, je m'énerve, comme tout le monde. Il n'est jamais arrivé que je ne déclenche le fameux bip. [...]
Aujourd'hui, je passe à la fouille et je m'énerve. Je sais que je vais déclencher le fameux bip et que des mains d'hommes vont me palper de la tête aux pieds.
Or, je vais vraiment faire exploser l'avion de 13 h 30.
" (page 7).
Tadaaa !

L'aéroport, cela fait penser à Cosmétique de l'ennemi (2001), qui n'était pas exactement son meilleur roman.
Mais lisons la suite. Il est 9h30, "J'ai quatre heures devant moi pour assouvir ce curieux besoin : écrire ce qui n'aura pas le temps d'être lu. Il paraît qu'à l'instant de mourir, on voit défiler sa vie entière en une seconde. Je saurai bientôt si c'est vrai. Cette perspective me plaît, je n'aimerais pour rien au monde manquer le best of de mon histoire. Si j'écris, c'est peut-être pour préparer le travail du monteur qui sélectionnera les images : lui rappeler les meilleurs moments, suggérer de laisser dans l'ombre ceux qui m'auront moins importé." (pages 11-12).
Le lecteur va donc apprendre ce qui a conduit le narrateur à cette extrémité, et quel moyen il va mettre en oeuvre pour y parvenir.

Le narrateur s'appelle Zoïle (il fallait bien sûr un prénom original. Le problème, c'est que l'originalité des prénoms ne surprend plus). Il a appris par coeur les six lignes consacrées au fameux sophiste grec... dans le Robert des Noms propres, bien sûr (et hop, une référence à un de ses livres). Un peu plus tard, à quinze ans, il tente de traduire l'Iliade. Mais "la résistance du grec renouvelait ad libitum la sensation d'une conquête amoureuse de premier ordre." (page 19). Parler du Grec et mettre un latinisme dans la même phrase... Ha ha, très drôle.

Le boulot de notre héros consiste à aller chez les gens pour leur conseiller des solutions énergétiques (EDF, GDF). Un jour, il va chez une romancière, une certaine A. Malèze. Elle lui paraît drôlement mignonne.
"Dès que je fus dehors, je fonçai à la Fnac des Halles à la recherche des romans d'une A. Malèze. Je tombai sur Balles à blanc d'Aliénor Malèze. Aliénor : c'était si beau que j'en restai interdit." (page 37).
Là, le lecteur se demande s'il s'agit de faire de la publicité pour la Fnac...
Mais, trois pages plus loin (dont une page et demie blanche ; il faut ce qu'il faut pour arriver à 130 pages), notre héros lit que l'auteur a publié trois autres romans. C'est une surprise pour le narrateur. "Je les commandai chez le libraire de mon quartier [...]". Et pas à la Fnac, donc. On peut conclure de tout ceci que, s'il n'avait trouvé qu'un seul livre, c'est parce que la Fnac n'a pas assumé une vraie diversité culturelle (quand on met des mètres de rayonnages pour Marc Lévy ou Amélie Nothomb, on n'a plus la place pour Aliénor Malèze). Ce livre est donc une courageuse critique en règle (mais déguisée, car notre romancière pervertit ansi le système de l'intérieur) de cette grande enseigne : un vrai livre militant !
Mais revenons au livre Balles à blanc. "J'appréciais par ailleurs qu'il n'y ait pas de photo de l'auteur sur la jaquette, en cette époque où l'on échappe de moins en moins à la bobine de l'écrivain en gros plan sur la couverture". Admirable ! Après avoir critiqué la Fnac, Amélie s'attaque à Albin Michel, qui a mis en couverture un portrait d'Amélie signé des studios Harcourt.

A part ça, Amélie Nothomb assure un service minimal, dans un monde pas très psychologo-réaliste, un peu BD. Elle ressasse encore et encore les mêmes thèmes, ratiocine un peu (ce qui occupe de précieuses lignes). L'histoire se résume à vraiment pas grand chose, assaisonné de quelques références. Alors, certes, il y a un passage hallucinogène pas trop mal, qui sort le lecteur de sa torpeur. Mais c'est tout. C'est tellement terne qu'il n'y a même pas de quoi s'énerver vraiment (grosse déception, donc).

A ce niveau d'imagination, il est probable que son prochain livre se situera au Japon.
... Eh bien non. Elle va parler d'elle-même, pourtant, comme quoi ce qu'elle fait de mieux, c'est quand elle parle carrément d'elle, au moins comme point de départ.

uneforme de vie

Une Forme de vie. 2010. 169 pages. Albin Michel.

Au début du roman, Amélie Nothomb reçoit un lettre :
"
Chère Amélie Nothomb,

Je suis soldat de 2e classe dans l'armée américaine, mon nom est Melvin Mapple, vous pouvez m'appeler Mel. Je suis posté à Bagdad depuis le début de cette fichue guerre, il y a plus de six ans. Je vous écris parce que je souffre comme un chien. J'ai besoin d'un peu de compréhension et vous, vous me conprendez, je le sais.
Répondez-moi. J'espère vous lire bientôt.
Malvin Mapple
Bagdad, le 18/15/2008

Je crus d'abord à un canular.
" (pages 7-8).
C'est l'occasion pour Amélie de parler de la correspondance qu'elle entretient avec ses lecteurs.
"
Je différencie les expéditeurs inconnus des connus et, parmi ceux-ci, je dispose à gauche ceux que je me réjouis de lire et à droite deux qui s'annoncent fastidieux. Comme toujours, ces derniers envoient des courriers énormes. C'est une loi de la nature, dussé-je me répéter : la lettre désirée est courte, la missive indésirable est volumineuse. Cela se retrouve à tous les niveaux du désir : les mets de choix ne débordent pas de l'assiette, les grands crus sont servis de façon parcimonieuse, les êtres exquis sont sveltes, le tête-à-tête est la rencontre espérée." (page 76).
Elle parle aussi de la connaissance d'un être par voie épistolaire, et de sa concrétisation physique.
"
La première étape consiste à constater l'existence de l'autre : il peut arriver que ce soit un moment d'émerveillement. À cet instant, on est Robinson et Vendredi sur la plage de l'île, on se contemple, stupéfait, ravi qu'il y ait dans cet univers un autre aussi autre et aussi proche à la fois. On existe d'autant plus fort que l'autre le constate et on éprouve un déferlement d'enthousiasme pour cet individu providentiel qui vous donne la réplique. On attribue à ce dernier un nom fabuleux : ami, amour, camarade, hôte, collègue, selon. C'est une idylle. L'alternance entre l'identité et l'altérité (« C'est tout comme moi ! C'est le contraire de moi ! ») plonge dans l'hébétude, le ravissement d'enfant. On est tellement enivré qu'on ne voit pas venir le danger.
Et soudain, l'autre est là, devant la porte. Dessaoulé d'un coup, on ne sait comment lui dire qu'on ne l'y a pas invité. Ce n'est pas qu'on ne l'aime plus, c'est qu'on aime qu'il soit un autre, c'est-à-dire quelqu'un qui n'est pas soi. Or l'autre se rapproche comme s'il voulait vous assimiler ou s'assimiler à vous.
" (pages 71-72).

Plus loin : "
Rares sont les êtres dont la compagnie m'est plus agréable que ne le serait une missive d'eux - à supposer, bien sûr, qu'ils possèdent un minimum de talent épistolaire. [...]".

A ceux qui lui reprochent une incapacité à affronter le réel, elle répond : "pourquoi les individus seraient-ils forcément plus vrais quand on les a en face de soi ? Pourquoi leur vérité n'apparaîtrait-elle pas mieux, ou tout simplement différemment, dans l'épître ?" (pages 106-107).
Et on arrive à la fameuse question de la rencontre d'un écrivain. "Il est incontestable qu quelques auteurs nuisent gravement à leur oeuvre. J'ai discuté avec des gens qui avaient rencontré Montherlant et le regrettaient : un homme m'a dit que suite à une brève rencontre avec cet écrivain, il n'avait plus jamais été capable de lire cette oeuvre qu'il admirait, tant l'individu l'avait dégoûté. A côté de cela, on m'a affirmé que la prose de Giono était encore plus belle si on avait eu le bonheur de le côtoyer. [...]
Avec les correspondants règne une identique absence de loi. Mais ma tendance naturelle me pousserait à ne pas les rencontrer, moins par prudence que pour ce motif sublimement exprimé dans une préface proustienne : la lecture permet de découvrir l'autre en conservant cette profondeur que l'on a uniquement quand on est seul.
" (pages 108-109)

A côté de ces réflexions, il y a une histoire alla Nothomb (on y retrouve certaines de ses obsessions), la relation avec le soldat.
Et puis, on trouve comma à l'accoutumée un mot ou deux qui sortent de l'ordinaire, tel ce "opisthographie" (page 47) (écrire recto-verso). Ou bien :
"Je mangeai du pain d'épice au miel. J'adore ce goût de miel. Le mot « sincère », qui est aujourd'hui si à la mode, lui doit son étymologie : « sine cera », littéralement « sans cire », désignait le miel purifié, de qualité supérieure - quand le margoulin, lui, vous vendait un pénible mélange de miel et de cire." (page 147).

Et, bien sûr, comme à chaque fois qu'elle parle de ce qu'elle ne connaît pas, Amélie Nothomb ne se renseigne pas. On a vu qu'elle ne savait pas que les films et autres séries sont diffusées en v.o. dans les pays nordiques, que ces même pays nordiques n'ont pas de volets ; dans Une forme de vie, elle parle de "programmateur", au lieu de "programmeur". Un programmateur diffuse des émissions radios ; un programmeur fait de l'informatique.
A moins que ce ne soit un mot belge ?

Globalement, Une forme de vie est un vrai bon Nothomb, comme on n'en avait pas lu depuis des années, et qu'on désespérait de lire : elle a enfin quelque chose de personnel à dire.
Ouf !

tuer le père

Tuer le père. 2011. 151 pages. Albin Michel.

En exergue du roman, on peut lire une citation d'Aldous Huxley :
"« L'obstination est contraire à la nature, contraire à la vie.
Les seules personnes parfaitement obstinées sont les morts. »"

"Des magiciens du monde entier étaient venus au club cette nuit-là. Paris n'était plus une capitale de la magie, mais la puissance de sa nostalgie agissait toujours. Les habitués échangeaient des souvenirs.
- Habile, votre déguisement d'Amélie Nothomb, me dit quelqu'un.
Je saluai d'un sourire pour qu'il ne reconnaisse pas ma voix. Porter un grand chapeau dans un club de magie, ce n'était pas assurer son incognito.
" (page 9)
Hé, hé !
Amélie se met donc de nouveau en scène, mais c'est pour recueillir une histoire. Elle remarque deux magiciens, l'un d'une trentaine d'années, qui joue au poker d'un air grave, et l'autre, d'une cinquantaine d'années, appuyé au bar. "Pourquoi avais-je l'impression qu'il restait là par défi, pour déranger ?" (page 10).

Le lecteur va apprendre ce qui a dressé l'un contre l'autre ces deux magiciens.
L'histoire commence en 1994 à Reno, Nevada.
"Joe Whip a quatorze ans. Sa mère, Cassandra, vend des vélos. Quand Joe lui demande où est son père, elle répond :
-Il m'a abandonnée quand tu es né. C'est ça, les hommes.
Elle refuse de lui dire son nom. Joe sait qu'elle ment. La vérité est qu'elle n'a jamais appris qui l'avait mise enceinte.
" (page 11).

Joe, solitaire, passe des heures à répéter des tours de magie. Jeune adolescent, il quitte rapidement la maison pour vivre de ses dons, et trouve un professeur, Norman, un des meilleurs magiciens du monde, qui l'accueille chez lui. Et voici nos deux compères réunis.

Le magicien a une très jolie femme, Christina, une jongleuse de feu.
Norman et Christina parlent :
"- Il doit être un peu amoureux de toi. Ça me rassure.
- Pourquoi ?
- Ça prouve qu'il est normal.
- Tu en doutais ?
- Oui. Quand je lui enseigne la magie, il est tellement bizarre. Il boit mes paroles et, en même temps, je sens qu'il veut me sauter à la gorge et me déchiqueter de toutes ses dents.
- Il t'adore !
- Oui. Il m'adore comme un gamin de quinze ans adore son père. Donc, il a envie de me tuer.
- Et toi, tu le considères comme ton fils ?
- Il y a de ça. J'ai beaucoup d'admiration et d'affection pour lui. Quand je pars, il me manque. Quand je reviens, il m'énerve et m'exaspère.
- Tu as peur de lui.
- Non. J'ai peur pour lui.
- Alors, il est ton fils.
" (pages 37-38)
Comme toujours chez Amélie Nothomb, il y a beaucoup de dialogues, et un certain goût pour la phrase "définitive".

Les Etats-Unis, chez Nothomb, c'est un peu comme quand elle parle des pays nordiques, cela ressemble plus à un décor de fantaisie qu'à un reportage précis. Mais il n'y a que le résultat qui compte : c'est intéressant et amusant :
"La spécialité mondialement connue de Reno est le divorce, raison pour laquelle les fleuristes n'y abondent pas : on est rarement civilisé au point d'offrir des fleurs à celle dont on vient de se séparer." (page 61).

"Quand on a été élevé dans une communauté hippie, il n'y a que deux possibilités : soit on devient hippie, soit on devient le contraire : expert-comptable ou banquier psychorigide." (pages 48-49).
La communauté hippie est un moyen d'introduire du folklorique, ainsi qu'un sujet qui revient plusieurs fois dans son oeuvre : les drogues.
Encore plus que dans ses romans précédents, un des thèmes centraux (outre l'obstination) est le désir de se faire remarquer.

Joe semble très intelligent, et machiavélique. Qu'a-t-il exactement en tête ou, plutôt, comment va-t-il parvenir à ses fins ?

Il y a des bizarreries dans le texte. "Etre le plus grand magicien du monde et habiter Reno, c'est aussi absurde que si le pape habitait Turin : dans le bon Etat, mais pas dans la bonne ville." (page 45). D'abord, Turin a été la capitale du Royaume d'Italie pendant quatre ans (1861-1864) mais, surtout, le Vatican n'est pas une ville d'Italie, c'est un Etat à part entière : c'est quand même curieux qu'Amélie semble ne pas savoir cela, et que son éditeur ne le lui ait pas dit (on ne peut pas dire que le livre soit un pavé, il se lit attentivement en peu de temps).
Sur la même page, on a : "Le Vatican est, en réalité, le repère de dizaine de sectes chrétiennes plus mystérieuses les unes que les autres." Repère... ou repaire ?


Le livre est donc un Nothomb franchement plaisant, agréable, c'est une très bonne distraction... sauf la fin, décevante (pour moi, du moins), un peu poussée.
Globalement, Nothomb semble sortie du gouffre dans lequel elle était tombée. Ici, le livre est certes moins personnel que dans certains de ses précédents livres, ses phrases sont peut-être un peu plus courtes, et elle use moins de mots ostensiblement recherchés.
Quand on est en manque d'inspiration, la solution (temporaire) consiste peut-être à changer de lieu (comme Woody Allen).

C'est donc juste une bonne petite histoire à laquelle on ne croit pas vraiment mais faite pour se distraire, très bien pour une période de neurones fatigués ou pas très opérationnels ; il ne faut pas s'attendre à une quelconque profondeur (mais cela fait beaucoup d'années qu'on n'attend plus grand chose de cet ordre quand on ouvre un livre d'Amélie).

Si l'on est intéressé par les histoires de magiciens, mieux vaut lire Le Prestige, de Christopher Priest.

barbe bleue

Barbe bleue (2012). 170 pages. Albin Michel.
"Quand Saturnine arriva au lieu du rendez-vous, elle s'étonna qu'il y ait tant de monde. Certes, elle s'était doutée qu'elle ne serait pas l'unique candidate ; de là à être reçue dans une salle d'attente, où quinze personnes la précédaient, il y avait de la marge.
« C'était trop beau pour être vrai, pensa-t-elle. Je ne l'aurai jamais, cette colocation. »
" (page 7).

Nous sommes dans un hôtel de maître du VII° arrondissement de Paris.
Saturnine, jeune femme Belge qui effectue un remplacement à l'Ecole du Louvre, a répondu à une annonce : "Une chambre de 40m2 avec salle de bains, accès libre à une grande cuisine équipée », pour un loyer de 500 €. Il devait y avoir une erreur." (pages 7-8).
Elle n'est bien sûr par la seule à postuler (s'étonner qu'il y ait quinze personnes, pour une location à prix incroyablement bas, c'est de la naïveté, pour ne pas dire plus). De nombreuses jeunes femmes attendent de passer un entretien avec Don Elemirio Nibal y Milcar, quarante-quatre ans. Mais la plupart ne sont pas à la recherche d'une chambre à louer, elles sont là pour rencontrer Don Elemirio, qui vit reclus depuis des années. Don Elemirio a une réputation sulfureuse. Pourquoi ?
"Huit femmes ont déjà obtenu cette colocation. Toutes ont disparu." (page 9). On comprend mieux la raison du titre, Barbe Bleue.

Bien sûr, Saturnine, jeune et jolie, est retenue.
L'hôtel de maître est immense et luxueux, sa chambre tout à fait confortable, on lui change ses draps tous les jours, un domestique lui apporte son petit-déjeuner au lit si elle le souhaite.
Elle va apprendre à connaître le mystérieux Don Elemirio, qui fait bigrement bien la cuisine, tout comme il fait bigrement bien tout ce qu'il entreprend.
"Quelle est votre occupation ? demanda-t-elle.
- Aucune.
- À part la photo, bien sûr ?
[...]
- Je suis espagnol.
- Ma question n'était pas de cet ordre.
- C'est mon activité.
- En quoi consiste-t-elle ?
- Aucune dignité n'arrive à la cheville de la dignité espagnole. Je suis digne à plein temps.
" (pages 19-20)

On a bien sûr une apologie du champagne (Krug, Taittinger, Dom Pérignon, ...) thème récurrent ces dernières années chez Amélie Nothomb, mais on trouve également un conseil culinaire intéressant :
"N'attends pas d'avoir dégluti le caviar pour boire la vodka. L'idéal est de faire exploser les petits oeufs sous ses dents en les mêlant à l'alcool glacé." (page 82).

Que sont devenues les huit jeunes femmes ? On l'apprendra, bien sûr, mais toute personne normalement intelligente aurait appris la vérité beaucoup plus tôt que Saturnine.
En effet, la dignité de Don Elemiro lui interdisant de mentir, il dit toujours la vérité. Mais... l'a-t-il dite à la police ? Certainement pas. Ou bien n'est-ce pas manquer de dignité que de mentir à la police ?... Ne trouvant sans doute pas d'explication à cette anomalie, Amélie Nothomb, par la bouche de Saturnine, s'abstient bien de lui poser la question.
De plus, on se demande même si la police est venue enquêter sur place...
Donc, il suffit à Saturnine de poser des questions à Don Elemirio pour connaître toute la vérité. En était-il de même pour les huit autres jeunes femmes ? Si oui, n'ont-elles pas pensé (ou osé) lui poser des questions ? Ou bien n'a-t-il pas voulu leur répondre ? On n'en sait rien.

Un roman sympatoche, qui ne vole quand même pas bien haut. Il faut s'empêcher de penser aux invraisemblances. Si ça se trouve, l'obsession du champagne de Nothomb, c'est ça : pour mieux apprécier ses bouquins, il vaut mieux avoir bien bu avant. Alors, on se pose moins de questions.
Tintin (pour rester en Belgique), à côté, c'est du néo-réalisme.
Mais bon, quand on n'attend plus grand-chose de Nothomb, on n'est pas déçu. Et puis, c'est vite lu : il n'y a quasiment que des dialogues, bien sûr légèrement saupoudrés de quelques références qui font chic. Et des prénoms originaux.
Merci aux bibliothèques.


 

la nostalgie heureuse

La Nostalgie heureuse (2013). 152 pages. Albin Michel.

Amélie Nothomb retourne au Japon pour le première fois depuis seize ans, à l'occasion d'une émission de France 5 qui lui est consacrée. Comme elle est modeste, Amélie ne croyait pas qu'elle allait se faire, l'émission : qui cela pourrait-il bien intéresser ? Eh bien, si ! Elle est donc super contente d'y retourner, pour la première fois depuis si longtemps... Bien sûr, elle aurait pu prendre l'avion sans une équipe de télé suspendue à ses basques, mais elle est comme ça, Amélie. Pleine de contradictions.
Le début du livre est consacré à la constatation que du temps est passé, que des immeubles se sont construits, etc.
Puis, elle retrouve sa fameuse nounou, Nishio-san, du côté de Kobé.

"La porte s'ouvre, je vois apparaître une très vieille dame qui mesure un mètre cinquante. Nous nous regardons d'abord avec terreur. Les retrouvailles sont des phénomènes si complexes qu'on ne devrait les effectuer qu'après un long apprentissage ou bien tout simplement les interdire." (page 52) C'est bien du Nothomb.
Le livre permet de savoir ce que pensait Amélie, alors que l'on a peut-être en tête les images du documentaire qui était passé à la télé. Ça fait un peu bizarre. Mais bon. Tout ça est personnel et, il faut bien le dire, pas totalement passionnant pour le lecteur, déjà celui qui a lu ses livres précédents, alors pour les autres éventuels...

Amélie interroge son ancienne nounou sur Fukushima. La vieille femme ne comprend pas.
"À quoi sait-on qu'une personne âgée n'a plus toute sa tête ? Il y a comme un flottement. Ce n'est pas elle qui est perdue face à nous, c'est nous qui sommes perdus face à elle. Elle détient un savoir capital : elle connaît l'art de ne plus assimiler ce qu'elle refuse. Nous voudrions tous être capable de ce prodige." (page 56).
On visite l'école maternelle, c'est sympathique.
Et on part pour Kyoto, "la plus belle ville du monde" (page 73).
"En 2012, sur l'album Bangarang de Skrillex, prodige américain de vingt-quatre ans, est sortie une chanson intitulée « Kyoto ». De toute évidence, Skrillex a compris ce qu'est cette ville aujourd'hui : sa musique est d'une violence inouïe. Si on tend l'oreille, on entend la splendeur des temples, mais elle est insérée comme les bulles d'un temps autre dans la résine d'un tissu urbain délirant." (page 74).

Amusant :
"Yumeto, le jeune interprète tokyoïte, est aussi heureux et gêné d'être là. La majesté des temples le remplit de fierté, le ton méprisant des habitants le consterne. « Quand ils m'adressent la parole, j'ai l'impression que je dois leur demander pardon », me confie-t-il. J'ai des amis romains qui, à Florence, ont eu une impression comparable." (page 75).

On a ensuite la visite de Fukushima, la zone dévastée. Cela ne dure que quelques pages, et c'est suffisant : d'autres en ont déjà parlé, en mieux.

Plus tard, lors d'une interview avec un journaliste japonais, Amélie est aidée de la traductrice Corinne Quentin (bien connue des amateurs de littérature japonaise, puisqu'on lui doit de nombreuses traductions, d'Ikezawa Natsuki, par exemple). "Pour traduire combien je suis nostalgique de mes jeunes années dans le Kansai, j'entends l'interprète dire « nostalgic » au lieu de l'adjectif « natsukashii », que je tiens pour l'un des mots emblématiques du japonais." (pages 89-90). Amélie demande donc pourquoi Corinne Quentin a utilisé ce mot anglais.
"- « Natsukashii » désigne la nostalgie heureuse, répond-elle, l'instant où le beau souvenir revient à la mémoire et l'emplit de douceur. Vos traits et votre voix signifiaient votre chagrin, il s'agissait donc de nostalgie triste, qui n'est pas une notion japonaise." (page 90).

Comme dans la plupart des Nothomb, il y a de nombreuses références et citations. J'aime bien ce passage :
"À la question « Que lisez-vous ?», Victor Hugo [...] répondait avec hauteur : « Une vache ne boit pas de lait. »" (page 123). Il me semble me rappeler que Kadaré avait dit dans une interview qu'il lisait peu de romans de ses confrères, car il voyait - en professionnel - les ficelles, les rouages.

Dans la suite du livre, Nothomb va retrouver Rinrin, son amour de jeunesse...

La Nostalgie heureuse, qu'Albin Michel désigne comme un "roman" (pourquoi donc ? on aimerait un éclaircissement), après un début laborieux, commence à susciter un certain intérêt - à condition d'aimer ce qui touche au Japon, bien sûr. Curieusement, il est le plus intéressant quand Amélie ne parle pas d'elle.
Au final, c'est un petit livre assez anecdotique mais pas déplaisant, une sorte de long reportage de magazine, avec quelques bons passages, à réserver aux aficionados.


petronille

- Pétronille (2014). Albin Michel. 180 pages.
Dans ce roman, en grande partie autobiographique, il est beaucoup question de champagne. Cela fait pas mal d'années que Nothomb en fait l'apologie, mais jamais à ce point-là.
"« L'ivresse ne s'improvise pas. Elle relève de l'art, qui exige don et souci. Boire au hasard ne mène nulle part. Si la première cuite est si souvent miraculeuse, c'est uniquement grâce à la fameuse chance du débutant : par définition, elle ne se reproduira pas." (page 7)
"Il me faut un compagnon ou une compagne de beuverie » , ai-je pensé. J'ai passé en revue les gens que je connaissais à Paris où je venais à peine de m'installer." (page 13).
Manque de chance, il n'y avait pas de gens cumulant les deux qualités essentielles : être un vrai buveur de champagne, et être sympathique.

"Déjà, le mot « compagnon » n'allait pas, qui a pour étymologie le partage du pain. Il me fallait un convignon ou une convigne." (page 15)

Mais elle fait bientôt la rencontre d'une jeune femme aux allures de garçonne : Pétronille.

Voici Nothomb qui boit un Roederer en sa compagnie :
"Le garçon avait apporté des cacahuètes, ce qui dénotait un curieux sens des valeurs. Autant lire Tourgueniev écoutant La Danse des canards. Pétronille n'y toucha pas, à mon soulagement.
J'ai tendance à boire vite, même quand c'est excellent. Ce n'est pas la pire manière de faire honneur. [...] Si je bois vite c'est aussi pour ne pas laisser réchauffer l'élixir. Il s'agit également de ne pas le vexer. Que le vin n'ait pas l'impression que mon désir manque d'empressement.
" (page 29).
Un peu plus loin : "Il y avait plusieurs tables avec des marques différentes. Nous commençâmes par un Perrier-Jouët. Un échanson nous récita un petit laïus prometteur. J'aime être la convertie qu'on prêche, dans ces cas-là." (page 47)

Mais elle ne parle pas que de champagne. Ainsi : "La Guinness est bonne quand elle est bue à travers la mousse." (page 72)

Nothomb parle des rapports de la boisson avec la nourriture. Pour elle, ne pas manger avant est bien mieux (et le nec plus ultra est de jeûner - thème bien connu chez notre auteur).
"Ma soeur Juliette dit avec raison que si les vins rehaussent la nourriture, l'inverse n'est pas vrai. Ce propos fait hurler la race odieuse des connaisseurs. Pourtant, je l'ai toujours vérifié : il suffit d'avoir mangé une bouchée pour que boire cesse d'être magique." (page 49).

Outre Nothomb et le champagne, le sujet du livre, c'est Pétronille : les bons livres qu'elle écrit, la difficulté qu'elle a à être publiée, la nécessité qu'elle a de gagner de l'argent par des petits boulots parce que l'écriture ne rapporte pas (à moins d'être Amélie Nothomb et quelques autres auteurs). Un personnage très intéressant, Pétronille. Elle est prolo, elle aime choquer le bourgeois. Elle est drôle.

Dans le roman, il y a parfois un petit peu de remplissage, comme la scène au ski, qui permet quand même de constater qu'on a beau être prolo, on trouve très pratique de n'avoir qu'à passer un coup de fil pour que tout le séjour à la neige soit organisé.

Il y a aussi de l'humour plus ou moins caché : à un moment, Amélie se rend en Angleterre. On peut lire : "Cela fait sens" (page 58). C'est très laid (il faut dire : avoir du sens, cf http://www.academie-francaise.fr/faire ), mais je suppose que si Amélie Nothomb a mis cette expression, c'est justement parce qu'elle est décalquée de l'anglais.


Un roman réussi : il est très sympathique, léger mais dans le bon sens, et souvent drôle.
On peut aussi le voir comme une publicité efficace pour les oeuvres de Stéphanie Hochet, le vrai nom de Pétronille : on a vraiment envie d'aller y voir de plus près. Par contre, les éditeurs ont très mal joué le coup : ses oeuvre, à quelques exceptions près, sont quasiment introuvables... Si elles pouvaient être rééditées aussi vite que le dernier Trierweiler...
Heureusement pour nous, il y a toujours les bibliothèques.

neville

- Le Crime du comte Neville (2015) Albin Michel. 144 pages.

Le héros de ce texte qui a vaguement l'apparence d'un conte est le comte Neville. Il dirige le plus prestigieux cercle de golf de Belgique : le Ravenstein. Il est d'une honnêteté scrupuleuse : il aurait pu être millionnaire, le voici pauvre, à tel point qu'il va devoir vendre son château ! Il est un artiste des réceptions, des cocktails ; il a un don exceptionnel. Il va organiser sa dernière garden-party, qui sera fastueuse, avant de se retirer avec sa famille dans une petite maison.

Au début du roman, le comte Neville va chez une voyante qui a recueilli la plus jeune fille du comte alors qu'elle était roulée en boule, la nuit, dans la forêt et le froid.
Ecoutons la voyante, Madame Portenduère (on est chez Nothomb : tous les personnages se doivent donc de porter des noms ou des prénoms excentriques). :
"- Hier, après minuit, je me promenais dans la forêt non loin de votre domaine. La lune éclairait presque comme en plein jour. C’est là que je suis tombée sur votre fille, roulée en boule, qui claquait des dents. Elle n’a rien voulu me dire. Je l’ai convaincue de m’accompagner : elle allait mourir de froid si elle restait dehors."
La fille s'appelle Sérieuse (son frère Oreste et sa soeur Electre, deux caricatures). C'est une ado taciturne. La voyante s'indigne de ce que son père montre si peu d'inquiétude à son sujet.
"Cette petite me touche, elle est si mal dans sa peau. Je me demande si vous vous intéressez assez à ses ressentis.
Le dernier mot frappa le comte comme une gifle. Ce n’était pas la première fois qu’il l’entendait. Depuis quelques années, pour d’obscures raisons, les gens ne se satisfaisaient plus des termes sentiments, sensations ou impressions, qui remplissaient pourtant parfaitement leur rôle. Il fallait qu’ils éprouvent des ressentis. Neville était allergique à ce vocable aussi ridicule que prétentieux.
"

Mais voici que la voyante poursuit :
"- Vous allez bientôt donner chez vous une grande fête, dit-elle.
- En effet.
- Lors de cette réception, vous allez tuer un invité.
- Pardon ? s’écria le comte qui blêmit.
La voyante lâcha sa main et sourit.
- Rassurez-vous. Tout se passera à merveille. Suivez-moi, nous allons réveiller votre fille.
"

Un peu plus loin, ils rentrent au château en voiture. Ils crèvent, ce qui permet à Amélie Nothomb de placer le mot "pneu". Une bonne chose de faite, c'est comme l'apparition d'Hitchcock dans ses films, ils les plaçait au début de sorte d'avoir par la suite toute l'attention du spectateur.

L'auteur ne s'en cache pas : l'histoire est une variation sur le Crime de Lord Arthur Saville, une fameuse nouvelle d'Oscar Wilde (à qui l'auteur fait encore allusion lorsqu'elle écrit que "Le prénom Ernest signifie sérieux" - en français : Il importe d'être constant). Mais n'est pas Oscar Wilde qui veut, comme on le verra par la suite.

"« Et dire que j’ai ri de ce pauvre lord Arthur ! » songea Neville en refermant le livre. « En plus, mon cas est mille fois pire que le sien. Lui apprend seulement qu’il va devoir tuer quelqu’un. Ce qui peut arriver à n’importe qui, par accident ou pour mille autres raisons très défendables. Moi, je vais tuer un invité pendant la réception que je donne ! »"
Pourquoi notre héros croit-il à cette prédiction ? Le lecteur ne comprend pas bien. Et il le comprend d'autant moins que la voyante lui a bien dit de se rassurer, que tout se passera à merveille. Mais non, il faut qu'il s'inquiète, sans doute parce qu'il faut bien écrire un livre tous les ans, même quand l'inspiration n'est pas là.
Alors, je pourrais ne pas raconter la suite, mais Nothomb le fait allègrement dans les interviews, alors...
Sa fille Sérieuse, pour une raison indéterminée, ne ressent rien et veut mourir. Du coup, elle se porte volontaire pour rendre service à son papa et se propose comme victime.
Quelle gentille fille ! Son papa dit non, mais Sérieuse sait être persuasive, et cela permet à Nothomb de faire un délayage avec saupoudrage de références littéraires. C'est bavard, bavard...
"- Comment peux-tu imaginer un quart de seconde que je te tue, Sérieuse ?
- Parce que j’en ai besoin.
Henri ouvrit des yeux horrifiés.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- Je ne vais pas bien, papa.
- Tu es malade ?
Non. Depuis quelques années, dans ma tête, je ne vais pas bien.
- Nous avons remarqué. Cela s’appelle l’adolescence. Ce ne sera pas éternel.
- Non, ce n’est pas ça. Oui, je suis une adolescente. Mais rappelle-toi, j’ai commencé à aller mal avant la puberté.
- C’étaient les prémices. Les tourments débutent avant, c’est normal.
La jeune fille soupira :
- Alors vous êtes vraiment tous aveugles à ce point ?
- De qui parles-tu ?
- De cette famille. Au fond, ça m’arrange, cette cécité générale.
- Je ne comprends pas un mot de ce que tu racontes.
- C’est bien ce que je disais.
"

Ça occupe des pages et des pages, et c'était bien là le but. Oscar Wilde a écrit une nouvelle, Nothomb un roman !

Le jour J arrive, c'est la garden-party tant attendue !

Sans plaisanter : on a déjà lu plus de 90 % du livre. Amélie Nothomb, dans ses interviews, résume donc la quasi totalité de son opuscule, il ne manque plus que la chute.
Bien sûr, j'ai un peu résumé : Nothomb nous parle de l'enfance du comte, de la noblesse belge, du sens du devoir, et puis de la faim, autre thème incontournable. Et du frère et de la soeur de Sérieuse, ainsi que de la femme du comte, tous des caricatures qui ne fonctionnent pas.
Plus loin, on aura Le Chant du Cygne de Schubert (on avait déjà eu Le Voyage d'Hiver dans un précédent livre). Tout ça ronronne, tire à la ligne, ça ne marche jamais.
La chute finale, dont on avait bien deviné les grandes lignes depuis qu'on a eu vent de la prédiction (sans bien sûr anticiper les détails, mais c'est tellement lamentable qu'il était difficile de se l'imaginer) est particulièrement bâclée, et l'ensemble a des allures de devoir fait à la va-vite, à tel point qu'on a un peu honte que l'éditeur ait laissé passer ce texte (certes, ne soyons pas naïf, le but est de faire de l'argent, mais publier n'importe quoi, c'est avoir une vision à court terme, bref : une vision de notre temps). Il n'a pas fait son travail. Un auteur se rend difficilement compte de ce que vaut ce qu'il a écrit. Encore que dans le cas présent, vu la désinvolture de l'auteur dans les dernières pages, on jurerait qu'elle a réalisé l'étendue des dégâts et a voulu y mettre fin rapidement. On achève bien les navets.

C'est le premier Nothomb que je trouve vraiment indigent, raté, et bien raté. Si jamais ce livre se retrouve dans une sélection littéraire, il faudra se poser des questions (ou se les reposer).

riquet à la houppe

- Riquet à la houppe (2016). Albin Michel. 198 pages.
"Enceinte à quarante-huit ans pour la première fois, Énide attendait l’accouchement comme d’autres la roulette russe. Elle se réjouissait pourtant de cette grossesse qu’elle espérait depuis si longtemps."
Enide va accoucher d'un petit Déodat. Le mari d'Enide s'appelle Honorat... Amélie Nothomb est fidèle à ce qui fait une de ses marques de fabrique : les prénoms originaux.
Déodat a une, ou plutôt deux particularités : il est très laid et très intelligent. Normal : l'auteur s'inspire du conte de Perrault Riquet à la houppe (dont on pourra trouver le texte par exemple sur : https://fr.wikisource.org/wiki/Riquet_à_la_houppe ). Elle s'était déjà inspiré d'un conte de Perrault (Barbe-Bleue) en 2012 et d'une nouvelle d'Oscar Wilde (Le Crime du comte Neville) en 2015.
Il y a un peu d'humour quand les amis du couple voient l'enfant :
"Après un silence crucifiant, les gens finissaient par hasarder un commentaire d’une maladresse variable : « C’est le portrait de son arrière-grand-père sur son lit de mort. » Ou : « Drôle de tête ! Enfin, pour un garçon, ce n’est pas grave. »"
Le bébé se révèle être très intelligent, et sa découverte du monde rappelle un peu Métaphysique des tubes (2000).
Un peu plus tard, nous faisons connaissance d'un autre couple, car deux histoires vont évoluer en parallèle :
"Sur l'autre rive de la Seine, un jeune couple nouvellement établi non loin de la gare d’Austerlitz mit au monde une petite fille. Le père s'appelait Lierre, la mère s’appelait Rose. Ils nommèrent le bébé Trémière.
– Vous êtes sûrs de ce prénom ? interrogea l'infirmière.
– Oui, dit l’accouchée. Mon mari porte un nom de plante grimpante et moi celui d'une rose. Une rose qui grimpe, c'est une rose trémière.
"
La petite fille est confiée à sa grand-mère, Passerose. Elle est très belle, mais... comment dire... elle n'est pas bête, elle a seulement une capacité d’ahurissement surdéveloppée. Elle peut rester des heures à contempler une gomme, par exemple.

On va donc un peu suivre Trémière, et surtout Déodat qui va découvrir le monde, la télévision, les oiseaux...
Il y a quelques petites réflexions (pas neuves) sur la beauté, la laideur, l'intelligence, tout ça. On en avait déjà eu sur ces sujets dans plusieurs Nothomb (par exemple dans Attentat, 1997).
A part ça, il y a tout comme d'habitude : du champagne (comme dans un paquet de Nothomb), le mot "pneus" (normal), quelques mots un peu littéraires...
Vers la fin, elle s'interrompt pour parler des contes, et de la façon dont ils finissent :
"En France, la majorité des contes se terminent bien. On ne s'offusque pas de les voir obéir à cette règle enfantine de la fin heureuse, qui est considérée comme une faute de goût par 99,99 % des littératures dignes de ce nom.
Le pont aux ânes de la littérature, c’est évidemment l’amour. Il faut croire que ce sujet est irrésistible. Les grands écrivains mondiaux qui n’ont pas consacré une ligne à l’amour se comptent sur les doigts d’une main.
Or, s’il est une règle presque absolue qui gouverne les chefs-d’œuvre de la littérature amoureuse, c’est qu’ils doivent se terminer très mal. Sinon, on considère que c’est du roman de gare. [...]
Le Bonheur dans le crime de Barbey d'Aurevilly est une exception grandiose. Élargissons le spectre en incluant les chefs-d'œuvre dont l’amour n’est pas l'unique sujet : Guerre et Paix, Au bonheur des dames sont de rares exemples de littérature où l'amour finit bien.
J'ai beau être une dévoreuse de livres, il va de soi que je n'ai pas lu tous les chefs-d’œuvre littéraires de ce monde, mais en 2015 il m'est arrivé une expérience édifiante : j’ai lu La Comédie humaine de Balzac en entier. Cent quarante-sept ouvrages de longueur et de valeur très inégales, certes, mais dont personne, j'espère, ne nie qu’il s'agit, au total, d’un chef-d’œuvre. Voilà une entreprise littéraire qui a eu l’ambition de peindre un univers dans son entier.
Sur les cent quarante-sept ouvrages, il y en a trente-cinq dans lesquels l'amour est quantité négligeable. Il en reste donc cent douze où l'amour joue un rôle narratif important, voire prépondérant. Sur ces cent douze histoires, sept se terminent bien, voire très bien.
"

Voilà qui explique peut-être pourquoi Le Crime du Comte Neville était aussi mauvais : Nothomb était probablement en train de lire Balzac. A défaut d'être contagieux, le génie peut distraire.

Riquet à la houppe est un conte gentil, plutôt agréable à lire sur le moment mais peu marquant (il manque de consistance). Curieusement - car un conte, c'est généralement court -, il est un peu plus long que d'habitude (presque 200 pages ! si, si).
Ceci dit, comparé à son précédent opus (Le Crime du Comte Neville), il y a une nette amélioration.

 


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