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MURAKAMI Haruki
(né le 12 janvier 1949 à Kyoto)


Murakami Haruki

Né à Kobe en 1949. Murakami Haruki a étudié à l'université Waseda (notamment le Grec) avant de tenir un bar de jazz à Tokyo de 1974 à 1981, année où son roman La Course au Mouton Sauvage est publié.
La Ballade de l'impossible (1987) a connu un immense succès au Japon (plus de 4 millions d'exemplaires vendus), à la suite de quoi Murakami Haruki a préféré partir aux Etats-Unis, dont il est revenu en 1995. Murakami Haruki a traduit en Japonais un certain nombre d'auteurs anglo-saxons, notamment Scott Fitzgerald, Raymond Carver, John Irving...
1Q84, sorti au Japon en 2009, y a connu un immense succès.

Murakami bar
(Haruki Murakami en 1978 dans son bar de jazz, à Tokyo : le Peter Cat)

 

course

La Course au mouton sauvage (Hisuji o meguru bôken, 1982 ; 319 pages, Points-Editions du Seuil)
Prix Noma 1991 de la traduction pour Patrick De Vos.
Le héros de ce roman est un cadre fraîchement divorcé, qui codirige avec son associé une petite entreprise de publicité plutôt prospère. Le train-train de sa vie, les whiskys dans les bars, une liaison avec une fille aux oreilles parfaites et aux capacités visiblement légèrement divinatoires, va basculer lorsqu'il utilisera pour son travail un cliché en apparence bien innocent qui lui avait été envoyé par un ami d'enfance ("Le Rat"), ami qui a disparu de la circulation… Ce sera le début d'une quête, une course à étapes, une sorte de jeu de l'oie (si l'on veut continuer dans les animaux) mettant en scène une mystérieuse organisation tentaculaire, un milliardaire à l'agonie, l'hôtel du Dauphin (qui devait être déjà vieux quand on l'avait construit), un curieux Docteur ès moutons qui a communié spirituellement avec un représentant de l'objet de son étude, ainsi qu'un étrange mouton possesseur…
Le petit jeu intellectuel fait évidemment penser à certains romans policiers (Raymond Chandler), mais également à Vente à la criée du Lot 49, de Thomas Pynchon, avec certes une ambition moindre : Murakami cherche ici à amuser, intriguer par des situations loufoques (qui peuvent néanmoins déboucher sur une explication de certaines destinées comme celle de Gengis Khan), bien mises en valeur par un style, des comparaisons loufoques mais très parlantes (page 143 : "Au loin quelqu'un s'exerçait au piano. C'était exécuté comme on descendrait un escalator montant").
C'est un roman intéressant, ludique, avec toutes les limites que comporte ce genre : psychologie forcément limitée, certains passages peuvent s'approcher d'un n'importe quoi pleinement assumé et auto-justifié, puisque tout peut arriver …
On retrouvera le narrateur dans un autre livre de Murakami : Danse, danse, danse (1988)

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La Ballade de l'Impossible (le titre original, Norway no mori, faisait référence à une chanson des Beatles - Norwegian Wood - qui, entendue par le narrateur, va le plonger dans les souvenirs de ses vingt ans). Paru au Japon en 1987.
C'est le plus grand succès de Murakami Haruki, avant 1Q84.
Il est sorti en France en grand format (1999), puis en poche (2003), puis à nouveau en grand format (2006), et à nouveau en poche (2009), et maintenant (2011), il ressort en grand format, à l'occasion de la sortie du film signé Tran Anh Hung (le réalisateur de La Papaye Verte).

Norman Mailer a dit de J.D. Salinger - l'auteur de L'Attrape-Coeur - qu'il "est le plus grand esprit qui soit resté au niveau de l'école secondaire". Haruki Murakami, dans La Ballade de l'Impossible, serait un Salinger qui serait allé jusqu'en fac et qui, paradoxalement, se serait débarrassé de son mysticisme indien.

L'histoire se déroule dans les années 1969-1970.Watanabe vient d'entrer à l'université.
Un jour, il retrouve par hasard Naoko, une jeune femme qu'il n'avait plus revue depuis le suicide inexpliqué de son petit ami (qui se trouvait être le meilleur camarade de Watanabe). Il renoue avec elle, mais Naoko, trouvant le poids de la vie trop lourd, se retire dans un établissement de santé isolé. Watanabe rencontre Midori, une étudiante à la même université qui, contrairement à Naoko, semble pleine de vie. Mais que ce soit d'un côté comme de l'autre, l'ombre de la mort plane.
C'est un très beau roman nostalgique, avec les éternelles questions du sens de la vie, de la mort, du suicide, du "pourquoi ?" (un peu comme dans la famille Glass, de Salinger). Les mauvaises langues (ou pas, d'ailleurs...) pourront  lui reprocher une certaine tendance au sentimentalisme. En fait, les facilités (les recettes, les ficelles) ressortent mieux, je crois, lorsque l'on a lu d'autres Murakami. Mais c'est tellement bien fait, c'est tellement efficace que même en les voyant, en sachant que ces facilités sont là, ça reste bien.
Une dernière chose : il est amusant de trouver, avant Forrest Gump "la vie est comme une boîte de biscuits" (page 309).

Avec Kitchen (de Yoshimoto Banana, publié en 1988), c'est un livre qui marque une rupture dans l'histoire de la littérature japonaise.
Oé Kenzaburo a écrit (dans Oé par lui-même, cité dans Ecrire au Japon, Le roman japonais depuis les années 1980, de Ozaki Mariko, éditions Philippe Picquier, page 15) : "Ma façon d'écrire, c'est-à-dire dans un style propre à la langue écrite, est devenue dès lors un style ancien et les deux écrivains que sont Murakami Haruki et Yoshimoto Banana ont commencé à créer une nouvelle écriture de l'oralité."


Norwegian Wood le film
A propos du film, il y a bien sûr des coupures par rapport au livre, mais j'ai l'impression que de ce qui reste du livre, il n'y a plus l'essence du livre, il n'y a plus cette vraie mélancolie, mais juste du cinéma, des images, des acteurs qui marchent toujours, même dans une maison, et une caméra qui glisse. Ce n'est pas naturel, c'est fabriqué, à aucun moment les personnages ne sont vivants, c'est trop pensé, tout le temps, chaque plan, chaque mouvement de caméra, on ne peut pas l'oublier, et c'est une barrière que je n'ai pas pu franchir. Les personnages marchent, marchent, même dans une maison, tout seuls, il faut qu'ils se déplacent sans arrêt, la caméra les suit avec fluidité, on a envie de leur dire "stop", posez-vous !
Il y a de jolis plans...
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... les actrices sont mimi, Mizuhara Kiko est craquante à souhait (et un peu chiante) avec son air mutin, et elle porte un petit bonnet tout mignon quand il fait froid...
ballade-le film ballade-le film

Kikuchi Rinko, excellente dans Babel (de Gonzalez Iñárritu), est très bien ici aussi.
ballade-le film

Mais qu'est-ce que ça en fait des tonnes dans l'imagerie ! La beauté ostentatoire phagocyte tout. Je n'ai rien contre l'esthétisme, je suis même plutôt pour (mieux vaut un film avec une belle photo qu'un film mochement photographié), mais il y a des limites. Il semble souvent que l'aspect plastique l'emporte sur le reste.
ballade-le film ballade-le film

Bref, c'est finalement plus un film de Tran Anh Hung qu'une adaptation d'un Murakami Haruki.
Est-ce un bien ou un mal ? Je ne sais pas, mais le résultat, pour moi, est très loin d'être un chef-d'oeuvre. Si on n'entre pas dans ce film, on voit juste de belles images, et c'est finalement passablement ennuyeux (133 minutes, quand même). Peut-être vaut-il mieux ne pas avoir lu le livre pour mieux apprécier le film ?
Ceci dit, de Tran Anh Hung je n'aime vraiment que la première moitié de L'Odeur de la Papaye verte. Forcément ça n'aide pas. Si vous avez apprécié A la Verticale de l'Eté, où il en faisait déjà des tonnes, vous ne serez sans doute pas déçus ici : il en fait encore plus.
  

 

après le tremblement de terre

Après le tremblement de terre (158 pages, 1999-2000 ; 10/18, traduit par Corinne Atlan, 2000).
Six nouvelles composent ce recueil. Le tremblement de terre de Kobe, est ici à prendre plutôt métaphoriquement.
Comment survivre après une catastrophe ? Plusieurs personnages se posent des questions sur leur existence, sur le "vide" qu'ils ressentent en eux (Un Ovni a atterri à Kushiro, Paysage avec fer). Dans la nouvelle Crapaudin sauve Tokyo, une grenouille géante demande l'aide d'un employé de banque dans son combat titanesque contre un immense lombric qui, s'il n'est pas mis hors d'état de nuire, va causer un séisme majeur à Tokyo.
De très bonnes nouvelles, tour à tour amusantes et nostalgiques, avec comme toujours chez l'auteur de multiples références "internationales" (John Updike, Erroll Garner...)

 

Les amants du spoutnki     spoutnik

Les Amants du Spoutnik (supûtoniku no koibito, 1999 ; 271 pages, 10/18, traduit en 2003 par Corinne Atlan).
L'histoire tourne autour d'un personnage féminin, Sumire, qui veut être écrivain.
"Après avoir achevé ses études secondaires dans un lycée public de la préfecture de Kanagawa, elle s'était inscrite en section artistique dans une agréable petite université privée de Tokyo. Mais pareilles études ne lui convenaient pas. A ses yeux, l'enseignement insipide proposé par cet établissement manquait d'esprit d'aventure, et tout ce qu'elle y faisait ne suscitait chez elle qu'un profond désespoir." (page 10). Elle interrompt ses études.

C'est un personnage excessif :
"Capable de parler pendant des heures, elle pouvait aussi se réfugier dans un mutisme total en présence de quelqu'un qui lui déplaisait (c'est-à-dire la majorité des individus). Elle fumait trop, égarait son billet chaque fois qu'elle prenait le train et avait tendance à oublier de se nourrir quand elle réfléchissait intensément - en conséquence, elle était maigre comme une de ces orphelines qu'on voit dans les vieux films italiens, avec de grands yeux ressortant dans un visage émacié. [...]
Mais revenons à nos moutons. La femme dont Sumire était tombée amoureuse, donc, s'appelait « Miu ». [...]
Lors de leur première rencontre, Sumire et Miu parlèrent de Jack Kerouac.
" (page 11)

Sumire n'avait jusqu'alors jamais été amoureuse, et par exemple pas du narrateur, K., avec qui elle est simplement amie. Notre narrateur est instituteur, et lui ressent un tas de trucs pour Sumire.

Comme tout bon personnage Murakamien qui se respecte, il se pose des questions sur la vie, la solitude ("Pourquoi est-il nécessaire que nous soyons si seuls ? [...] Cette planète continue-t-elle de tourner uniquement pour nourrir la solitude des hommes qui la peuplent ?", page 232):
"Cependant, un doute fondamental subsistait : qui étais-je ? Qu'attendais-je de la vie, et vers où voulais-je aller ?
C'est après avoir rencontré Sumire et en parlant avec elle que je commençai enfin à me sentir réellement exister. Je ne m'exprimais pas beaucoup, je passais plus de temps à écouter avec attention ce qu'elle avait à dire qu'à prendre moi-même la parole. Elle me posait un tas de questions et attendait de moi des réponses précises.
" (page 81).

Comme on le voit, Sumire est mignonne, et elle a une qualité supplémentaire qui la fait trouver craquante par notre narrateur : malgré sa culture notamment musicale (classique), elle semble souvent et étrangement très limitée, ressemblant ainsi un peu à une "admirable idiote" (certes, je caricature un peu).
Par exemple, page 86, à propos du mot "trahison", le narrateur dit que c'est un mot, un concept, qui est surtout utilisé dans les communautés.
"- Les communautés, c'est ce truc inventé par Lénine ?
- Non, Lénine, c'était les kolkhozes.
"

Est-ce vraiment crédible, de la part de quelqu'un qui lit beaucoup ?

Bref, elle a besoin de notre héros pour lui expliquer des trucs. C'est vrai qu'il est bon pédagogue, notre héros.

Cette ambivalence fufute/pas fufute de Sumire se confirme un peu plus tard, et là encore de façon curieuse. Elle apprend l'Italien (en plus de l'Espagnol, qu'elle connaissait déjà) sans problème pour pouvoir travailler avec Miu, une femme d'affaires.
Alors, comment expliquer que dans une lettre qu'elle envoie, elle écrive Martha Algeritch (au lieu de Martha Argerich, page 101), et Giuseppe Cinopolli (au lieu de Sinopoli, page 102) ? On peut difficilement incriminer la traductrice, qui avait bien orthographié Maria Landowska, Sviatoslav Richter, etc. (page 32).
Il doit y avoir une raison... C'est étrange.
Comme est étrange l'histoire, dont on ne parlera pas beaucoup plus.
"Peut-être avais-je été entraîné dans le rêve de quelqu'un d'autre. Quand j'y réfléchis maintenant, je me rends compte que je ne peux écarter cette éventualité." (page 125).
Peut-être est-ce le cas de tout le roman, et notamment de Sumire, qui serait une projection de l'Idéal féminin de notre instituteur ?

Il y a des passages amusamment écrits : "Miu mit une olive dans sa bouche, prit le noyau entre ses doigts et le jeta dans le cendrier d'un geste élégant, tel un poète ajutant la ponctuation à son dernier vers." (page 126).
De plus, on apprend (page 132 ; utile à replacer à la machine à café ou à table) que "Spoutnik", en russe, veut dire "compagnon de voyage".

Les Amants du Spoutnik est un bon et curieux roman d'atmosphère, avec la touche de sentimentalisme habituelle chez Murakami, et des passages mystérieux (ceux qui ne se déroulent pas au Japon, notamment), et qui est au final... poétique ? fantasmagorique ? ... ou un peu facile, voire pire ? (la fin, notamment). Faire monter le mystère, c'est (relativement) facile, et au moment d'apporter les explications, Murakami arrête le livre, comme ça il n'a pas à s'en faire. Un peu facile, la fin, donc.
Les scénaristes de Lost, au moins, ont tenté de répondre à des questions, avec une fin décevante. Murakami, même pas.

 

le passage de la nuit

- Le Passage de la nuit (After Dark, en nippon dans le texte, 2004). Traduit du japonais par Hélène Morita avec la collaboration de Théodore Morita en 2007. 10/18. 230 pages.
Il n'y a pas tromperie sur la marchandise, on va passer une nuit, le temps s'égrenant visuellement par une horloge reproduite régulièrement dans le livre. Au début du roman, il est minuit moins quatre minutes.
Voici le début :
"La ville s'offre à notre regard.
Ce paysage urbain, nous l'observons à travers les yeux d'un oiseau de nuit qui volerait très haut dans le ciel. Depuis ce point de vue panoramique, la ville apparaît comme une gigantesque créature. Ou même comme un agrégat de corps vivants. S'étendant jusqu'à d'insaisissables confins, des vaisseaux sanguins, innombrables, irriguent les cellules, les régénèrent inlassablement.
" (page 7).
Le style est cinématographique dès le début, et ça continuera. Indication du mouvement de la caméra (le mot "caméra" apparaît explicitement), description des décors façon mise en scène...
"Nous sommes dans un restaurant Denny's. Eclairage banal, efficace néanmoins ; décoration inexpressive et vaisselle neutre ; plan des sols calculé méticuleusement, jusque dans les moindres détails, par des pros en techniques organisationnelles ; musique d'ambiance inoffensive ; employés formés à appliquer fidèlement les procédures décrites dans le manuel." (pages 8-9).
Un fille lit. La musique d'ambiance est précisée, "c'est « Go Away, little girl » par l'orchestre de Percy Faith." (page 10).
J'imagine que dans la version pour livre électronique, on aura les musiques avec. Comme le CD de Janacek qui n'est pas loin de 1Q84 dans les rayonnages des grandes surfaces de la culture.

Aïe. Inoffensif, je ne sais pas. C'est terrible. Il vaut mieux imaginer la musique que l'entendre.
Passons vite et reprenons.
Nous disions donc que la jeune fille lisait.
"Elle espère seulement que la nuit passera plus vite en lisant son livre, seule, en allumant une cigarette de temps à autre, en buvant machinalement son café. Mais il va sans dire qu'avant l'aube il reste encore pas mal de temps." (page 10).
Arrive un jeune homme. Bien sûr. On est chez Murakami Haruki, il faut qu'il y ait une petite histoire d'amour ou assimilée.
"« Excuse-moi, lui demande-t-il, je me trompe peut-être, mais tu ne serais pas la petite soeur d'Eri Assaï ? »
La fille ne répond rien. Elle l'observe comme on le ferait d'un arbuste, au fond de son jardin, qui aurait poussé de manière démesurée." (page 12).
Bien sûr, comme on est chez Murakami, on a quelques réflexions (si l'on peut dire ; en fait, ce sont juste des interrogations, les mêmes qu'on s'est cent fois posées sans avoir de réponse, ce n'est pas grave, cela fera la cent unième ; on sait qu'il n'y a aucune réponse possible, du coup la question ne se prolonge pas en réflexion, c'est juste une question comme ça, une sorte de coup d'épée dans l'eau métaphysique) :
"« Pourquoi le déroulement de la vie de chacun de nous est-il si différent ? En somme, pour prendre votre exemple, vous êtes nées des mêmes parents, vous avez grandi dans le même foyer, vous êtes toutes les deux des filles ; qu'est-ce qui fait que vous avez des personnalités si distinctes ? Où est-ce que vos chemins se sont séparés ?" (page 20).
Le jeune homme et la jeune fille papotent, notamment jazz (le dada de Murakami).
"Au collège, j'ai acheté par hasard un vinyle de jazz, Blues-ette, chez un disquaire d'occasion. Un très très vieux disque. Pourquoi je l'ai acheté ? Je ne m'en souviens plus. Parce que que je n'avais jamais écouté de jazz avant, peut-être. En tout cas, le premier titre de la face A s'appelle "Five Spot After Dark" et c'est puissant. Au trombone, il y a Curtis Fuller. La première fois que je l'ai écouté, j'en ai presque pleuré. Je me suis dit : "Ça, c'est mon instrument". Le trombone et moi, c'est une rencontre du destin.»
Il fredonne les première mesures.
" (page 25).
Pleurons presque avec lui :

C'est vrai que, comparé à Percy Faith, il n'y a pas photo.
On notera que, comme souvent, la psychologie est un peu réduite, la réduction engendrant, ou voulant engendrer, un mystère. Quelle est la motivation de l'achat du disque ? On ne le sait pas. C'est le mystère, le destin qui a fait qu'il a finalement joué du trombone, comme il aurait pu avoir une vie entièrement différente. C'est le destin.
Le héros de Un Jour, cette douleur te servira (l'excellent roman de Peter Cameron) l'avait dit aussi, de façon plus directe : "Je crois que c'est ce qui m'effraie : que tout soit aléatoire. Que ceux qui pourraient compter pour vous passent à côté. Ou que vous passiez à côté. Comment savoir ?" (Un jour cette douleur te servira, Rivages, page 200).

Murakami fait toutefois preuve d'un peu d'humour, certes facile. En faisant dire "Un très très vieux disque", il met à la fois une quasi-niaiserie dans la bouche de son personnage (et la niaiserie, c'est une des marques de la jeunesse, en tout cas dans les bouquins), et en même temps, le disque date de 1959, ce qui fait que le disque est dix ans tout juste plus jeune que l'auteur.
Ah, on aura bien sûr remarqué que ce titre de jazz, c'est aussi le titre du bouquin, enfin, celui en anglais, c'est-à-dire en japonais, c'est pareil.

Donc, le jeune homme et la jeune fille.
Mais ce n'est pas tout ça. En alternance, on est plongé dans une chambre étrange. "La chambre est sombre. Notre regard s'habitue peu à peu à l'obscurité. Une femme dort dans le lit. Une belle jeune femme ; Eri, la soeur aînée de Mari. Eri Assaï. Personne ne nous l'a dit mais nous avons deviné. Un torrent de cheveux noirs déborde de son oreiller." (page 29).

A plusieurs reprises, il est fait mention d'un "autre monde", dans différents contextes. L'autre côté de la télévision, du miroir, de la frontière entre les victimes et les accusés au tribunal. C'est un thème récurent chez Murakami, le monde parallèle.

Parfois, c'est rigolo. Par exemple, Takashi (c'est le jeune homme) parle de Love Story, le film.
"« La pauvreté, avec Ryan O'Neal, c'est tout de même plutôt stylé. Il fait une bataille de boules de neige avec Ali Mac Graw ; elle porte un gros pull blanc ; en fond, on entend la musique sentimentale de Francis Lai. Mais si moi je faisais la même chose, je crois que ça n'aurait pas autant d'allure. Dans mon cas, la pauvreté, c'est juste la pauvreté. Même la neige, je suis sûr qu'elle ne tomberait pas comme il faudrait." (page 114). On est dans le référentiel. Ça papote gentiment.
Parfois, les dialogues sont un peu faibles. Ou alors ils reflètent ce que sont les personnages : des jeunes gens sympathiques, avec leurs fêlures, tout ça, mais somme toute un peu banals. Des jeunes gens, quoi.

Les passages dans la chambre sont mystérieux, l'atmosphère nocturne est bien rendue, le temps passe lentement, comme lors d'une vraie nuit blanche à attendre, à regarder les aiguilles avancer.
Dans Les Amants du Spoutnik, c'était également l'atmosphère qui était l'élément le plus réussi du roman.
Deux atmosphères très différentes. Murakami les réussit bien. Quant à l'histoire du Passage de la nuit, eh bien... il n'y en a pour ainsi dire pas. Il y a une nuit à passer, on va la passer, sans trop d'ennui, le livre se lisant vite. Ce qui est mystérieux le restera passablement. Comme Murakami n'avait pas pris la peine d'expliquer les mystères des Amants du Spoutnik.
C'est peut-être profond, allez savoir.

Un peu de sentimental, un peu de nostalgie, un peu de peur du Vaste Monde (peur de la vie, donc : peur de quitter l'adolescence), un peu de mystère qui le restera, bref, tous les ingrédients habituels de l'auteur, et on a un Murakami pas mauvais, mais ce n'est pas ce qu'il a écrit de meilleur. A moins que, à force d'en lire, on ne voit de plus en plus les recettes qu'il utilise ?

kafka sur la plage

- Kafka sur la plage (Umibe no Kafuka, 2003). Traduit par Corine Atlan en 2006. 10/18. 638 pages.

Dans l'animalerie de Murakami, on avait eu - autres autres - un "Rat" (dans la Course au mouton sauvage). Dans Kafka sur la plage, on a un "Corbeau", double du narrateur qui motive notre héros : "Tu vas devenir le garçon de quinze ans le plus courageux du monde" (page 9, notamment, car c'est un leitmotiv).
Le narrateur, dont les aventures occupent un chapitre sur deux, est donc un ado, comme souvent chez l'auteur.

"J'ai passé les deux dernières années, mes années de collège, à m'entraîner en vue de cette fugue. J'ai commencé à faire du judo dès l'école primaire, et j'ai continué au collège [...]" (page 13).
Il fait de la musculation, tâche d'écouter correctement à l'école et d'être bon élève, partant du principe qu'il vaut mieux apprendre le maximum quand on pense à interrompre tôt ses études.
De plus, il est un grand lecteur (j'ai toujours l'impression que les héros-lecteurs sont là pour flatter le lectorat, mais c'est sans doute voir le mal là où il n'est pas).

"Par chance, je suis plutôt grand de taille et, grâce à cette gymnastique quotidienne, ma carrure et mes pectoraux ont pris de l'ampleur. Les gens qui ne me connaissent pas me donnent facilement dix-sept ans." (pages 13-14). Il passera donc un peu plus inaperçu.
Mais pourquoi va-t-il fuguer ?
Il n'a plus sa mère et ne s'entend pas avec son père (pour des raisons qui seront explicitées quelques centaines de pages plus loin) qui "passe toutes ses journées seul dans son atelier, et inutile de vous dire que je prends soin de le croiser le moins souvent possible." (page 14).
Le narrateur s'adresse donc à nous, familièrement. Il n'y a pas à attendre, dans sa partie d'histoire du moins, à du beau style et à de jolies phrases que l'on pourrait faire rouler sur la langue.
Très rapidement, c'est la fugue.
Notre héros, qui se fait appeler Kafka Tamura, rencontre une jeune fille, ou plutôt c'est elle qui le rencontre.
Ils parlent :
"« En voyage, on a besoin d'un compagnon et dans la vie, de compassion », répète-t-elle comme pour vérifier. Mais qu'est-ce que ça signifie au juste ?" (page 31).
C'est normal qu'elle ne comprenne pas : c'est une fille. Et les filles, chez Murakami, ont tendance à être sympathiques, pleines d'énergie... mais elles ne sont pas très fufutes. Du coup, l'Homme explique à la Femme... c'est souvent poussé.
Autre chose : dans l'extrait, on a eu un exemple de proverbe. Il va y en avoir tout au long du livre : allez savoir pourquoi, chacun y va de son proverbe et se demande au juste ce qu'il veut dire, et pourquoi il signifie ce qu'il doit signifier alors qu'il n'a parfois apparemment aucun sens. Ça occupe quelques pages. Une réflexion sur le langage et sa signification ? Une façon de meubler pour faire un gros bouquin ?

Côté pensées de notre héros, elles sont du type : nous sommes peu de choses, finalement.
Ainsi, à un moment, notre héros mange des udons près d'une gare et voit une foule de salary men : "Dans cent ans, plus une seule de ces personnes - y compris moi - ne sera sur cette terre. Nous serons tous redevenus cendre ou poussière. À cette idée, je me sens bizarre. Tout ce qui m'entoure me semble éphémère, illusoire, prêt à disparaître dans un souffle de vent. J'écarte les mains et les examine. Pourquoi est-ce que je me donne tout ce mal ? Pourquoi s'efforcer si désespérément de survivre ?" (page 74).
On encore : "[...] il y a en ce monde tant de choses que je n'ai jamais remarquées. À cette pensée, je me sens désespérément impuissant. Et je sais que, où que j'aille, je n'échapperai pas à ce sentiment." (page 183).
Eh oui, c'est un vaste monde avec tant de choses... On se demande s'il est vraiment un grand lecteur, notre Tamura... il aurait dû le savoir.
Tout ceci débouche sur des phrases comme "Tu dois dépasser la peur et la colère qui sont en toi, dit le garçon nommé Corbeau. Laisser entrer dans ton coeur une lumière rayonnante qui en fera fondre la glace." (page 529).
On est dans du Murakami classique, disons, toujours un peu adolescent : la peur du vaste monde, si grand et si divers, la prise de conscience que tout ce qui est disparaîtra un jour.

Côté intérêt du lecteur, Murakami entretient le suspense de façon très classique mais efficace, en finissant certains chapitres avec des phrases du genre :
"Bien entendu, je ne lui parle pas de la prédiction. Ce n'est pas le genre de chose qu'on peut raconter d'entrée de jeu." (page 99).

Tadam !

En alternance avec cette fugue, on commence par un rapport d'enquête : "Classé « top secret », et conservé par le ministère de la Défense des Etats-Unis, ce dosser fut rendu public en 1986 conformément à la loi sur la liberté de l'information." (page 19).
Il s'agit d'une enquête effectuée par l'armée de terre de mars à avril 1946. Les Américains ont enquêté sur un événement très étrange survenu au Japon le 7 novembre 1944. Une institutrice avait organisé une sortie dans la nature pour chercher des champignons. Elle et les seize enfants qui l'accompagnaient ont vu un avion "et nous avons cru qu'il s'agissait d'un B29" (page 21). Mais aucun avion américain ni japonais ne volait à cet endroit-là ce jour-là...
Et il s'est passé un phénomène très particulier.

Re-tadam !

On lorgne un tout petit peu vers le début des 4400 (la série).
"Un incident de ce type a également été rapporté en Australie, à la fin du siècle dernier" (page 86). Clin d'oeil à Pique-nique à Hanging Rock (Peter Weir, 1975), même si l'événement n'est pas tout à fait celui du film ?

Un peu plus tard, on va rencontrer un homme appelé Nakata, qui est en somme le deuxième personnage principal. Il a un certain âge, est légèrement faible d'esprit mais en a bien conscience. Il parle de lui à la troisième personne ("Nakata ceci, Nakata cela") sauf en de rares occasions - et là on se dit : est-ce signifiant ? est-ce un oubli de Murakami ? de la traductrice ? ou bien... ? - mais surtout, il sait parler aux chats.
Il y a des passages bien sympathiques, il faut le dire.

Côté méchants (car il en faut, quand même... encore que...) on a droit à un méchant vraiment très méchant.
Mais pourquoi au juste est-il si méchant ? eh bien, il suit des "règles". Pourquoi ? Par qui ont-elles été édictées ? Ne peut-on pas les changer ? Non. Pourquoi ? Parce que ce sont des règles.
Ben voyons.
Le monde du roman reflète-t-il le monde des grandes entreprises, dans lesquelles personne ne sait plus trop pourquoi il faut faire telle ou telle chose ? "Ce sont les normes", nous dit-on.
Ah.
En plus de ces règles décrétées par une haute instance (et qui ne volent pas plus haut que le "tu es l'Elu" de Matrix, et de tant de livres de fantasy), il n'y a pas de hasard.
"Il y a trop de coïncidences. Les choses commencent à se précipiter, et tout converge vers le même lieu." (page 343).
Bien sûr, de par la pure volonté de l'auteur !
A un moment, quelqu'un demande à Kafka Takura : "- Dis-moi si j'ai compris quelque chose à ta situation : tu es dans un endroit hors de la réalité, entouré de gens irréels ?" (page 377).
C'est cela. Est-ce que les événements incroyables qui surviennent sont là juste pour que ça fasse une histoire, ou bien Murakami va-t-il réussir à retomber sur ses pattes ?

Le lecteur est donc attiré par une histoire pleine de mystères, et une fois qu'il est pris, Murakami en profite pour distiller un peu de Savoir. Car il veut éduquer son lecteur.
Il parle donc de certains auteurs (Akinari Ueda...), compositeurs (Haydn, Beethoven et le trio l'Archiduc - et on sait qu'il a dopé les ventes de la Sinfonietta de Janacek grâce à son livre suivant, 1Q84), livres...
Toutes ces références et discussions finissent par faire artificiel.

C'est ce que Ozaki Mariko explique dans son livre Ecrire au Japon, citant Murakami Haruki :
"« Je ne fais pas de la théorie : à travers une histoire dans laquelle il est facile de pénétrer, parce que son « seuil d'entrée est bas », il est possible de créer un échange avec les lecteurs. [...] Personnellement, je veux vraiment rendre facile l'accès au roman, "écrire en abaissant le seuil" autant que possible. Mais sans en réduire la qualité. C'est ce que je veux faire depuis le début." (page 78)

Il y a quand même quelques réflexions pas idiotes.
Ainsi à un moment notre héros écoute une sonate de Schubert (qualifiée par Schumann de "« divinement bavarde »", nous dit-on page 151 ; on parle plutôt des "divines longueurs" de Schubert - mais qu'en est-il de la formulation d'origine en allemand, je ne sais pas) en compagnie de quelqu'un qui lui explique que : "C'est une musique qu'on ne peut apprécier qu'avec de l'entraînement. Moi-même au début, je la trouvais ennuyeuse. À ton âge, c'est tout à fait normal. Mais tu comprendras avec le temps. On se lasse très vite de ce qui n'est pas ennuyeux, alors que les choses dont on ne se lasse pas sont généralement ennuyeuses." (page 151)

On a aussi Eichmann (pour la petite touche "sérieux" ?), Yeats : "Tout est question d'imagination. La responsabilité commence avec le pouvoir de l'imagination. Yeats disait : In dreams begin responsabilities. C'est parfaitement exact. À l'inverse, la responsabilité ne peut naître en l'absence d'imagination. Comme nous pouvons le constater avec Eichmann." (page 178).

Et, de fil en aiguille, Murakami tente de justifier le fait que son livre n'a aucun sens, et de le présenter comme une qualité.
Ainsi, à propos du livre Le Mineur, de Sôseki, il écrit : "Mais c'est justement ce « je ne sais pas ce que l'auteur a voulu dire exactement » qui m'a laissé la plus forte impression. J'ai du mal à m'expliquer." (page 142).
C'est peut-être une phrase clef du roman et, sans doute, de l'oeuvre de Murakami : on ne sait pas ce qu'il a voulu dire exactement.
Mais a-t-il même voulu dire quelque chose dans Kafka sur la plage ? J'ai un gros doute.

Plus loin, il continue à se justifier : "Comme l'a si bien dit l'écrivain russe Anton Tchekhov : « Si un revolver apparaît dans une histoire, à un moment donné, il faut que quelqu'un s'en serve. » [...]" (page 391). Un moyen bien commode - et tiré par les cheveux, dans le contexte où il apparaît - de justifier certains hasards.
Puis, finalement : "Et s'il s'agit de quelque chose que les mots sont impuissants à exprimer, le mieux c'est de ne pas en parler du tout." (page 627).
Et hop, le tour de passe-passe est achevé : je voudrais vous dire quelque chose de super puissant, mais c'est tellement fort que les mots ne peuvent l'exprimer. Donc, je ne le dis pas du tout. Mais, si je pouvais le dire, vous imaginez à quel point ça aurait été profond !

Le non-dit, c'est comme une boîte fermée qu'on ne peut pas ouvrir. Quand c'est un bon livre, le lecteur secoue la boîte, et il entend un bruit, même léger : il sait qu'il y a quelque chose dedans. Il la secoue longtemps, il la laisse parfois pour la reprendre plus tard, il ferme les yeux et, au bruit, tente de deviner ce qui est caché et qu'il ne verra jamais. Dans ce cas, le livre reste longtemps en mémoire. Mais il y a d'autres boîtes que l'on secoue et qui ne font aucun bruit : il y a un grand silence. C'est le cas de ce Kafka.


Il n'est pas toujours bien subtil, ce roman :
- caractérisation à outrance des personnages ("c'est pas pour me vanter" ne cesse de répéter quelqu'un ; à la dixième fois, on en a marre ; Tolstoï donnait aussi volontiers à un personnage un mouvement caractéristique ou un tic de langage, mais qui s'accordait si bien avec sa psychologie qu'il était vraiment partie intégrante du personnage ; ici, cela fait terriblement artificiel - mais il est vrai que la psychologie est quasiment inexistante),
- blagues à deux balles (Mickey, page 385 ; Dickens, page 410)
- obsession de l'auteur pour le sexe masculin : On ne compte plus les fois où l'on lit "testicules". Et quand un autre de nos héros, Nakata, va se soulager dans la nature, il y a "un long jet bien franc" (page 111).
- dialogues souvent trop longs (ceux avec le Colonel Sanders, vers la page 460, par exemple, sont interminables) ;
- résumés fréquents pour être bien sûr de ne pas avoir égaré de lecteurs ;
- scènes de sexe souvent très inutiles. Est-ce l'âge de Murakami qui le travaille ? Ou bien un cahier des charges ?
- invraisemblance : page 209, Kafka Tamura n'a jamais entendu parler de Cassandre, ce qui permet bien commodément à Murakami de faire un petit topo pour le lecteur. Or, notre héros s'est intéressé de près à la mythologie grecque, à Oedipe... et déjà, à la page 11, en regardant une photo, il pensait : "... comme sur ces masques de tragédie grecque qui ornent certains livres de classe".

Pour rester un moment dans la tragédie grecque (un des dadas de Murakami, bien sûr), on a ainsi un petit topo pas inintéressant :
"Et la tragédie - d'après Aristote - prend sa source, ironiquement, non pas dans les défauts mais dans les vertus des personnages. Tu comprends ce que je veux dire ? Ce ne sont pas leurs défauts, mais leurs vertus qui entraînent les humains vers les plus grandes tragédies. Oedipe roi, de Sophocle, en est un remarquable exemple. Ce ne sont pas sa paresse ou sa stupidité qui le mènent à la catastrophe mais son courage et son honnêteté. Il naît de ce genre de situation une ironie inévitable." (pages 271-272).

Parmi les aspects un peu pénibles du livre, il y a aussi la précision constante des marques de voitures, de lunettes, mais aussi des chaussures : N[censuré], A[censuré], etc. À quoi cela sert-il ? Murakami est-il payé pour faire ainsi du "name-dropping" ? Je lis un roman, pas un catalogue.
Et puis, paradoxalement, quand il s'agit de préciser l'âge de quelqu'un dans un article de journal reproduit, on lit "âgé de cinquante-*** ans" (page 267).
Non mais, à quoi rime cette non-précision, vu que dans l'article d'origine, l'âge était forcément précisé ? C'est du n'importe quoi.

Pourtant, malgré ces gros problèmes, le livre se lit curieusement bien et très vite, car Murakami a du métier, il sait créer du mystère, titiller l'imagination du lecteur. Mais, comme on s'en doute bien, il ne va pas en faire grand-chose.
L'histoire, pleine d'événements fantastiques, surnaturels, est abracadabrantesque et n'a finalement pas de lien avec notre monde. C'est un trip dans une autre réalité qui ne semble pas avoir grand-chose à dire sur le nôtre.

Kafka ressemble à un roman d'initiation, mais que de complications (intéressantes, ceci dit) qui n'ont finalement aucun sens ! Est-ce une dénonciation profonde du virtuel, du repliement des jeunes sur leur propre monde, coupé de toute réalité ?

A quoi cela sert-il ? finit par se demander le lecteur, une fois le livre fini. Tout ça pour ça ?
Eh bien, à passer un bon moment, sans trop réfléchir, à part pour se dire que tout ceci est bien mystérieux et que l'on veut connaître la suite de ces événements incroyables.

C'est un roman ludique, un peu comme La Prière d'Audubon, d'Isaka Kôtarô. Ces deux romans appartiennent à la même catégorie.

Kafka sur la plage est donc un bon roman de plage, épais pour reposer sa tête, qui de toute façon n'aura pas été très sollicitée par le contenu du livre.
Mais pas plus.
Et ne parlons pas de prix Nobel !

Murakami Haruki serait-il est sur la mauvaise pente ? Personne ne lui dit plus qu'il faut couper un peu (et, apparemment, c'est encore pire avec 1Q84) ?

Le problème est qu'il semble gagner des lecteurs. Pourquoi alors s'arrêterait-il ?

On sent une certaine roublardise chez Murakami (comme chez Dan Simmons, dans un genre différent), un grand sens de la manipulation, qui semble bien fonctionner : il parvient à faire passer son livre pour beaucoup plus qu'il n'est.
A tel point que André Clavel, dans Lire (mars 2012), met ce roman dans les dix livres retenus de la Bibliothèque idéale de la littérature japonaise (voir http://www.lexpress.fr/culture/livre/les-chefs-d-oeuvre-de-la-litterature-japonaise_1090743.html ) en écrivant : "Pour lire sous hypnose, et découvrir le meilleur roman japonais de la décennie, il faut se plonger dans Kafka sur le rivage. Imagination foisonnante, virtuosité de la construction, profondeur philosophique [...] Mêlant onirisme et suspense, Murakami nous entraîne dans une quête éperdue, au fil d'un roman qui a l'intensité d'une tragédie antique."
On croit rêver.


A propos des longueurs, ou plutôt des répétitions, on pouvait lire, dans Le Monde du 15 mars 2012:
"Hélène Morita évoque une autre spécificité japonaise : “Les répétitions, que ce soient celles de mots ou même d'épisodes entiers, ne dérangent pas. En français, elles sont considérées comme rédhibitoires. Alors, il faut procéder à de petits ajustements. Je sais que les traducteurs américains de Murakami, qui le connaissent bien, ont la permission de couper certains passages... Mais il faut admettre qu'un texte qui vient d'ailleurs doit être lu comme tel, sans vouloir le lisser selon nos critères.” "


Et voilà que je fais pareil : beaucoup trop long.
J'aurais dû couper.

 

A noter un texte intéressant sur Murakami - qui s'interroge sur les raisons du succès international de l'auteur - accessible sur http://bibliobs.nouvelobs.com/20091202/16233/murakami-maitre-de-la-litterature-globale-texte-integral

 

 

 

la fin des temps
Couverture : Le livre des Merveilles de Marco Polo, Paris BN.

- La Fin des Temps (Sekai no owari to hâdo boirudo wandârando, 世界の終わりとハードボイルド・ワンダーランド, 1985). Traduit du japonais en 1992 par Corinne Atlan et préfacé par Alain Jouffroy. 534 pages, Editions du Seuil. Prix Tanizaki 1985.

Comme souvent chez Murakami Haruki, le roman est constitué de deux histoires en alternance. On sent qu'il y a des connexions, des ponts entre les deux... on cherche à deviner, ça intrigue.
La première histoire est située dans notre monde, ou à peu près. Ce sont tous les chapitres surmontés de "Pays des merveilles sans merci".

Au début, on fait ainsi connaissance avec notre héros, un jeune homme très sympathique, et ce d'autant plus qu'il est informaticien. Plus exactement, il fait un travail de cryptographie, de chiffrement de données, à l'aide d'une méthode révolutionnaire. Cette histoire est racontée à la première personne.
Notre héros se rend chez un client. L'ascenseur met un temps incroyable pour parvenir à l'étage. Il semble même ne pas bouger... Bizarre. Après ça, le voilà accueilli par une fille qui parle sans émettre aucun son, ce dont elle semble ne pas se rendre compte... notre héros est donc obligé de lire sur ses lèvres... Etrange, non ?
"Son cou sentait l'eau de Cologne, un parfum de matin d'été dans un champ de melons. Ça me fit un effet bizarre. Un drôle d'effet, comme deux souvenirs de nature différente liés quelque part à mon insu, à la fois dépareillés et nostalgiques. Ça m'arrive de temps en temps." (page 19).
Cela paraît anodin, mais ça ne l'est pas (sauf qu'on ne s'en souviendra pas forcément 300 pages plus loin).

Les chapitres de la deuxième histoire, en quelque sorte parallèle à la première, sont surmontés de l'indication "Fin du Monde". On est dans un univers composé d'une ville entourée d'une muraille qui empêche les habitants d'en sortir, mais dans l'espace ainsi clos, se trouvent des maisons, une bibliothèque, des champs, des forêts, un cours d'eau... et des licornes. Au début, le gardien va autoriser le narrateur à entrer. Mais, auparavant, il doit abandonner son ombre...
"- Dès que tu seras installé, la première chose à faire est d'aller à la bibliothèque, m'avait dit le gardien le jour de mon arrivée dans la ville. La fille qui la garde est envoyée par la ville pour lire les vieux rêves. Si tu y vas, tu apprendras qu'elle est beaucoup de choses." (page 52).
Il y a quelque chose d'ogawaien dans ce monde : tout semble doux, feutré, avec une sensation de manque.
"- Comme vous le savez, dans cette ville les souvenirs sont extrêmement vagues et incertains. Il y a des choses qu'on peut se remémorer, et d'autres non. Il semble que vous rentriez dans la catégorie des souvenirs perdus. Je suis désolé." (page 57).
Qu'est-ce que ce monde ? Écoutons le gardien :
"Ici c'est la fin du monde. C'est ici que le monde finit, on ne peut pas aller plus loin. Et toi non plus tu ne peux plus aller nulle part ailleurs." (page 136).

Le narrateur se fera-t-il une place en ce monde étrange, dont il découvre les règles en même temps que nous, ou bien tentera-t-il de s'enfuir avec son ombre ? Et, d'ailleurs, son ombre survivra-t-elle longtemps sans lui, la pauvre ? (c'est que les hivers sont froids).

Pendant ce temps, dans l'autre monde, tout n'est pas simple. La mission de notre brave informaticien ne se passe pas comme prévu, il risque sa vie... Il y a de mystérieuses créatures appelées ténébrides, un vieil homme qui est peut-être à l'origine de toute cette ténébreuse affaire, quelques filles très sympathiques (on est chez Murakami, il y a toujours un jeune homme mais un peu paumé, et quelques filles plutôt pas mal avec qui le jeune homme papote de musique et de bouquins - Stendhal... - , enfin, quand il papote. Ça fait partie du cahier des charges).
Deux organisations semblent s'affronter.
"Il faisait de la recherche spécialisée [...] Des recherches originales, en antagonisme aussi bien avec l'organisation de System qu'avec celle de Factory. Les pirateurs essaient de mettre les programmeurs hors jeu, et les programmeurs de balayer les pirateurs. Le professeur avait trouvé une faille entre ces deux organisations et poursuivait des recherches capables de renverser le mécanisme qui fait fonctionner le monde." (page 172).
Intrigant, non ?

Notre héros informaticien, et le lecteur avec lui, va se retrouver au coeur d'enjeux qui le dépassent.

Le texte est parfois amusant.
"Dans la brasserie était diffusée, on ne sait pourquoi, une symphonie de Bruckner. Je ne savais pas exactement de quel numéro il s'agissait mais de toute façon personne ne cronnaît les numéros des symphonies de Bruckner. En tout cas, c'était bien la première fois que j'entendais du Bruckner dans une brasserie". (page 455).
C'est la grande différence avec les livres récents de l'auteur. Dans La Fin des Temps, il y a des références, elles sont parfois un petit peu nombreuses et quasiment toujours occidentales (on trouve même Le Livre des êtres imaginaires de Borges - appelé ici le Manuel de zoologie fantastique), mais finalement pas trop appuyées. Dans Kafka sur le Rivage, et du peu que j'ai lu de 1Q84, ça deviendra didactique, très lourd, pour ne pas dire soûlant. Alors qu'ici, ça passe.
On sent également un début d'obsession pour le sexe masculin, mais ça n'est pas encore trop visible. Même s'il y a des passages un peu inutiles, risibles (mais on peut penser que c'est fait exprès). Par exemple, après deux bières, notre héros va pisser (quoi de plus normal ?)
"Je ne comprenais pas très bien moi-même ce qui occasionnait ce jet puissant mais, en tout cas, comme je n'avais rien de particulièrement urgent à faire, je continuai à pisser tranquillement. [...] Pendant ce temps, j'entendais le Boléro de Ravel en fond musical. C'était une étrange expérience de pisser en écoutant le Boléro de Ravel. Il me semblait que j'allais pisser éternellement.
Après avoir pissé si longtemps, je me sentis un homme nouveau.
" - page 456).

Le livre est vraiment intéressant, il se lit tout seul, ou presque. Comme toujours chez Murakami, la fin pourra laisser le lecteur sur sa faim (sans jeu de mots). Mais le reste est vraiment prenant.
Toutefois, y a-t-il là-dedans plus que du mystère, du divertissement ?

On peut remarquer que le monde "réel" (Pays des merveilles sans merci) est globalement high-tech, alors que le monde "Fin du Monde" fait occidental tirant sur le moyenâgeux, sans aucun rapport avec le Japon.
Y a-t-il quelque chose de profond là-dedans, ou du moins de vraiment signfiiant ?
"Le roman de Murakami se lit ainsi comme une allégorie des conflits entre mondialisation et nationalisme, entre postmodernisme littéraire et modernisme tardif. La popularité mondiale de Murakami repose largement, me semble-t-il, sur le tableau exact qu'il brosse d'un cadre national de moins en moins valide, à l'heure où le versant culturel de la mondialisation érode progressivement le cadre national de la littérature moderne." (Reiichi Miura, "Murakami, maître de la littérature globale" ; on pourra se référer à l'article - mais, attention !! il raconte et analyse toute l'histoire de La Fin des Temps, il ne faut donc surtout pas en prendre connaissance si l'on compte lire le livre - sur : http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20091202.BIB4529/murakami-maitre-de-la-litterature-globale-texte-integral.html ).

Histoire de vérifier que, quand même il y a quelques mouvements aisément reconnaissables parmi les symphonies de Bruckner (mais combien en a-t-il écrites ? c'est presque plus compliqué que de retrouver les prénoms des Frères Karamazov, on s'y perd avec les symphonies Zéro, Double-Zéro...)

Bruckner : Symphonie n° 4 dirigée Daniel Barenboïm ; Symphonie n°7, 3ème mouvement, Scherzo.

     

l'étrange bibliothèque

- L'Etrange Bibliothèque. (Fushigi na toshokan, ふしぎな図書館, 2005). Traduit du japonais en 2015 par Hélène Morita. Illustrations de Kat Menschik. Belfond. 61 pages (en fait : 35 pages de textes et 20 illustrations pleines pages).

Le narrateur est un garçon bien élevé, poli, bien éduqué par sa maman. Lorsqu'il se pose une question, il va à la bibliothèque pour y trouver la réponse. Justement, ce jour-là...
"Dans l'espace réservé au prêt était assise une femme que je n'avais jamais vue, occupée à lire un ouvrage très épais. [...]
« Je cherche un livre..., déclarai-je.
- Descendez l'escalier, et puis à droite, répondit la femme sans lever la tête. Avancez tout droit jusqu'à la salle 107. »
" (pages 7-9)
Notre jeune héros arrive à la salle 107, située dans le sous-sol. Là se trouve un vieillard qui lui demande :
"« Quels sont les livres dont tu es en quête, jeune homme ?
- J'aimerais savoir comment on récoltait les impôts dans l'Empire turc ottoman », déclarai-je.
Les yeux du vieillard étincelèrent.
" (page 10)
Notre jeune héros va devoir s'enfoncer plus profondément dans le mystérieux labyrinthe qui se trouve sous la bibliothèque, il va rencontrer un homme-mouton, être fait prisonnier, risquer sa vie...
Une fois de plus, on est plongé dans un univers mystérieux, aux règles pas très compréhensibles puisqu'elles semblent relever de la logique du rêve.
Et, comme de juste chez Murakami Haruki, il n'y aura pas de réponse claire. On peut chercher à tout prix une explication aux mystérieux événements (par exemple, que représente ce méchant chien bien mystérieux ?), et en conclure ce que l'on voudra : on pourra penser qu'il s'agit d'un roman d'apprentissage au format d'une nouvelle et que le jeune homme doit se détacher de sa mère ; ou bien on pourra en conclure que les bibliothèques sont trop dangereuses et qu'il ne faut donc pas y mettre les pieds (du coup, pour lire du Murakami Haruki, il faut acheter ses livres, et pas les emprunter, à moins que les librairies soient aussi dangereuses que cette bibliothèque...), ou encore penser que les vieux sont méchants ; ou conclure qu'il n'y a pas forcément de message clair, qu'on peut en penser ce que l'on voudra, et qu'on a passé un petit moment agréable à lire une petite nouvelle à l'atmosphère bien fichue, ce qui est déjà pas si mal.

Concernant les illustrations, si on aime celle de couverture, on aimera les autres.


Autres livres
:
- Ecoute la Voix du Vent (1979, prix Gunzô). Non traduit en français.
- Le Flipper de 1973 (1980). Non traduit en français.
- Danse, Danse, Danse (1988)
- Au Sud de la Frontière, à l'Ouest du Soleil (1992)
- L'Eléphant s'évapore (nouvelles ; 1980-1991)
- Chroniques de l'Oiseau à ressort (1992-1995)
- Saules aveugles, femme endormie (1980-1996)
- Autoportrait de l'auteur en coureur de fond
Murakami Haruki courant
- 1Q84 (2009)

Films d'après son oeuvre :
- Dansa med dvärgar (2003), court-métrage suédois écrit, réalisé, produit, monté par Emelie Carlsson Gras. Présenté au 23ème Festival International du film d'auteur, il a obtenu une mention spéciale dans le cadre du Prix des Enfants de la Licorne (section Jeunes auteurs européens en compétition).
- Tony Takitani (2004), réalisé par Ichikawa Jun qui a remporté le Prix Fipresci et le Prix Spécial du Jury au Festival de Locarno.
- All god's children can dance (2007), réalisé par Robert Logevall. Avec Joan Chen.
- Norwegian Wood (2010), de Tranh Anh Hung (le réalisateur de La Papaye verte). Avec Rinko Kikuchi (vue dans Babel).


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