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Ogawa Yôko (小川洋子)

(née en 1962 à Okayama)

ogawa

 

Ogawa Yôko a étudié à l'Université Waseda à Tokyo (comme Murakami Haruki) puis est retournée à Okayama où elle a travaillé avant de se marier en 1986 et commencer une carrière d'écrivain.

Ses premiers textes étaient courts (moins de cent pages), mais ses livres plus récents sont nettement plus longs.
Son style n'est pas exubérant ; elle écrit très bien, avec une apparente simplicité (pas de longues descriptions baroques chez elle, mais une transparence qui laisse passer de la lumière même dans les situations les plus sordides) qui est sans doute le résultat d'un long travail.
Cette surface lisse laisse voir des histoires comme en apesanteur qui cachent des perversions, des fêlures de toutes sortes, parfois inexplicables - et inexpliquées. On trouve du mystère dans les romans d'Ogawa, et toujours des contradictions : il y a une obsession du classement, de l'analyse réfléchie (l'Annulaire, Parfum de Glace...) en même temps que des pulsions qui remontent de très loin (fétichisme en tous genres dans l'Annulaire). C'est en quelque sorte une analyse scientifique et méticuleuse de l'inexplicable. Et ses meilleurs livres sont ceux où, justement, elle se contente de laisser des indices sans être trop explicite.

Elle a reçu de nombreux prix, dont le prix Akutagawa pour La Grossesse (1991) et le prix Tanizaki pour La Marche de Mina (2006).

"A 13 ans, Yôko Ogawa a lu le Journal d'Anne Frank. Elle a découvert que des mots ordinaires, quotidiens, portaient en eux une force de libération inouïe. «Avec ce livre, j'ai rencontré les mots. Et la cruauté. Celle de l'Holocauste, d'Hiroshima." (Lire, septembre 2000)

Si l'on excepte le Musée du Silence (2000), ses textes sont toujours écrits à la première personne, et la narratrice est toujours une jeune femme. Mais curieusement son style est extérieur, dans le sens où à lire ses romans, on a l'impression que les héroïnes se regardent agir. Elles ne cherchent pas à s'expliquer, à se justifier. L'effet produit est curieux, puisqu'on est à la fois dans la tête de la narratrice et extérieur à celle-ci.
Ogawa aime beaucoup les lieux fermés qui respirent l'ancienneté sans pour autant être délabrés - vieux mais fonctionnels : un ancien laboratoire, un orphelinat, un hôtel... Des lieux que l'on pourrait qualifier de "feutrés" : le silence d'une pièce qui isole de l'extérieur.
"Le soleil n'allait pas tarder à décliner, mais il restait encore suffisamment de luminosité dans la pièce." (Tristes Revanches, nouvelle Bienvenue au Musée des Supplices, p.144) : ce type de lumière se retrouve souvent chez elle, et l'on pourrait dire que le même traitement est appliqué aux lieux qu'elle choisit : le déclin, le délabrement n'est pas encore là, ou bien il commence tout juste ("Le soleil avait commencé à décliner. Chaque fois que je relevais la tête, le rouge des rayons était plus dense", Tristes Revanches, nouvelle Jus de Fruits, page 38) et il y a déjà un sentiment de nostalgie.
Elle est également fascinée par tout ce qui se rapproche du classement, de l'analyse et qui s'oppose au monde de tous les jours, dans lequel tout s'éparpille, comme les cheveux de l'héroïne de Hôtel Iris que sa mère rassemble pour en faire un chignon parfait, huilé, tous les matins. Le classement permet de lutter contre l'inexorable disparition (surtout la disparition), contre l'oubli (cf Le Musée du Silence).


la piscine

- La Piscine (Daibingu puru, ダイヴィング・プール, 1990), 72 pages
L'héroïne habite un orphelinat (vétuste !), parce que son père en est le directeur. Mais elle souffre de solitude : contrairement aux autres enfants qui passent, elle est condamnée à rester. Elle a une famille, et pourtant c'est comme si elle aussi était orpheline. Elle a deux centres d'intérêts, peut-être issus de son mal-être, de son manque d'affection :
- elle est fascinée par un adolescent (également de l'orphelinat) qu'elle va voir à la piscine s'entraîner à plonger. Elle le regarde, encore et encore, analysant ses mouvements ;
- elle torture psychologiquement (voire plus...) une petite fille, jusqu'à la faire pleurer : "je voulais entendre encore des sanglots de bébé. Je voulais goûter toutes sortes de pleurs". Cela la met de bonne humeur...
A partir de peu (mais le livre contient plus que ce qui est dit), Ogawa Yôko réussi à faire un récit très fort, court, cruel et intrigant. Vraiment très bien.

la grossesse

- La Grossesse (Ninshin Calendar, 妊娠カレンダー, 1991), 69 pages. Prix Akutagawa
La narratrice a une soeur enceinte. De cette grossesse, elle tient le journal (froid et analytique), avec tous ses tracas : nausées, problème de poids, envie de nourriture. Elle en vient à commettre un acte terrible et difficilement explicable... On y trouve une clinique, "c'est vieux et démodé, mais c'est propre et bien tenu", des étagères avec les médicaments en ordre, bref tout ce qui fait l'univers de Ogawa Yôko.Le style du journal est encore plus froid, désincarné et méticuleux que dans ses autres livres. On lit ce livre tout d'abord fasciné, puis horrifié.

les abeilles

- Les Abeilles (Dormitory, ドミトリイ, 1991),  76 pages
L'héroïne de ce roman aide un cousin à se loger (il entre à l'université) : elle repense alors au foyer où elle a habité elle-même ; elle y va avec lui. Ils rencontrent le directeur, personnage difforme ayant perdu deux bras une jambe dans un accident (mais qui sert néanmoins le thé).
Le foyer est en voie de délabrement mais continue d'accueillir quelques étudiants. Le cousin s'y installe. Puis disparaît. Ou bien n'a-t-il pas vraiment disparu ? Quelle est cette tension impalpable que l'on sent sourdre à travers les descriptions les plus banales ? Quel est ce bruit bizarre qu'elle entend ? Tout est dans le non-dit.
Un roman déroutant.

refectoire

- Le Réfectoire un soir et Une Piscine sous la Pluie, suivi de Un Thé qui ne refroidit pas, 110 pages.
Deux nouvelles forment ce livre. Dans la première, l'héroïne se promène, seule avec son chien : l'homme qu'elle va épouser doit arriver, mais il n'est pas encore là. Elle rencontre un homme (qui avait déjà frappé à sa porte) avec un petit garçon. Il parle de son passé. Dans la deuxième nouvelle, elle se rend à l'enterrement d'un ancien condisciple d'école. A cette occasion, elle rencontre un autre camarade, marié, qui l'invite à passer chez lui.
Ces deux nouvelles ont un certain charme, mais mineur.

l'annulaire

- L'Annulaire (Kusuriyubi no hyonhon, 薬指の標本, 1994), 96 pages
L'héroïne de ce roman travaillait dans une usine de limonade lorsqu'une machine sectionna son annulaire. Elle quitta son emploi et chercha un autre travail - qu'elle trouva dans un immeuble qui "semblait vétuste et abandonné", comme de juste - chez un taxidermiste un peu spécial, un certain Deshimaru, capable de tout conserver (même une cicatrice, une mélodie ou un souvenir), de garder pour l'éternité ce qui devrait normalement disparaître. Elle fait office de réceptionniste, d'assistante, elle range, classe, tient à jour le registre. Elle est rapidement fascinée par Deshimaru, avec qui elle fait parfois de drôles de choses le soir. Que se passe-t-il exactement derrière la porte du laboratoire ? Ceux qui y entrent en ressortent-ils tous ? Il y a aussi cette étrange histoire d'escarpins offerts par Deshimaru qui finissent par faire corps avec elle...
Un excellent livre, court et fascinant. Un des meilleurs de l'auteur.

hotel iris

- Hôtel Iris (Hoteru Airisu, ホテル・アイリス, 1996), 239 pages
Hôtel Iris marque une rupture, visible tout d'abord à la taille du livre : 239 pages, inhabituelle jusqu'à présent chez elle (enfin, c'est ce que l'on pouvait penser... jusqu'à la sortie française, en 2009, de Cristallisation secrète, qui a été écrit en 1993).
C'est l'histoire d'une jeune fille, Mari, qui tient un hôtel dans une station balnéaire avec sa mère. Elle fera la connaissance d'un vieillard, traducteur (de russe ; on notera que l'héroïne de Abeilles avait également fait du russe) de son état. Elle a été fascinée dès qu'elle l'a vu et finit par se soumettre entièrement à lui. Mari paraît innocente (ou bien est-ce le comble de la perversité ?), le traducteur semble discret, bien sous tous rapports, mais ils partagent tous deux un goût prononcé pour le sado-maso, les cordes, les fouets, un jeu de soumission-domination, etc. Ou trouve dans le passé de chacun de quoi expliquer en partie leur comportement (la manière dont est morte la femme du traducteur, l'absence du père de Mari).
Hôtel Iris est peut-être un peu long, un peu trop explicite : il lui manque le mystère de ses romans précédents. Peut-être est-ce voulu, la fin n'en paraissant que plus brutale. Il reste néanmoins en mémoire (notamment lorsqu'on lit, après, Suspicious River, le roman de Laura Kasischke, l'histoire d'une réceptionniste dans un motel qui a elle aussi des problèmes). Quand on voit comment une Rieko Matsuura, par exemple, peut s'embourber dans une histoire perverse, on mesure mieux le talent de Ogawa Yôko.
On notera que ce livre a été inspiré par un voyage que l'auteur a fait à Saint-Malo où elle s'était rendue pour un festival littéraire.

parfum de glace

- Parfum de Glace (Koritsuita Kaori, 凍りついた香り, 1998), 302 pages.
Les personnages masculins sont quasiment inexistants des romans de Ogawa Yôko. Pour peu que l'héroïne ait un mari, celui-ci se trouve en Suède. Un cousin ? Il disparaît. Quand les hommes sont présents, ils sont difformes, vieux, mais fascinants, toujours un peu distants. Cette fois-ci, notre héroïne, Ryoko, a un compagnon qui, à quelques phobies près, semble normal mais - pas de chance - il se suicide. Elle enquête jusqu'à Prague pour éclaircir le mystère de sa mort. Elle lui découvrira un passé qu'elle ignorait, un nombre invraisemblable de talents cachés, en plus de son aptitude à classer (encore !) les parfums. Quelques belles scènes, une jolie couverture, mais malheureusement un symbolisme et une philosophie à 0.30 euro qu'on avait déjà lue dans tous les livres de Yoshimoto Banana : la vie continue, on peut se remettre à rire, à espérer, etc. malgré le deuil.
On sent néanmoins que l'auteur veut changer de registre, donner un peu d'air à ses livres, ne plus se cantonner à un huis clos, mais c'est pourtant ce qu'elle a réussi de mieux jusqu'à présent.
En conclusion, pas désagréable, mais peut-être ce qu'elle a écrit de moins bon.


une parfaite chambre de malade

- Une Parfaite chambre de malade(Kanpekina byoshitsu, 1989) suivi de La Désagrégation du Papillon (Agehacho ga kowareru toki, 1988), 155 pages.
Une Parfaite chambre de malade, c'est celle du frère de la narratrice, atteint d'une maladie mortelle qui le ronge de l'intérieur. La narratrice passe jusqu'au bout ses week-end avec son frère, ainsi que ses pauses puisqu'elle travaille au secrétariat dans le même centre universitaire médical.
Dans la Désagrégation du Papillon (prix Kaien du premier roman), la narratrice confie sa grand-mère grabataire, qui se retire "mentalement" de plus en plus loin hors du monde, à une institution spécialisée appelée Nouveau Monde. Dans le vide laissé à la maison, la narratrice se pose des questions sur la réalité et les apparences, mêlées à ses souvenirs d'enfance.

Ces deux textes, que l'on pourrait qualifier "de jeunesse" (même si La Piscine date de 1990) ont été traduits et publiés plus récemment (2003). Il n'est donc pas possible de les lire sans établir de liens avec les oeuvres qui devaient suivre. Outre le thème de la mort (ou plutôt de l'adieu, du renoncement), on y trouve déjà la fascination pour le milieu médical et les laboratoires dans ce qu'ils peuvent avoir de net, d'ordonné, de désinfecté. Et même une piscine et un orphelinat, que l'on trouvera tous deux dans La Piscine. Et si on va chercher la petite bête, on notera que le Nouveau Monde, c'est le nom de la symphonie n° 9 de Dvorak, le grand compositeur mort à Prague. Or, c'est à Prague que se rendra la narratrice de Parfum de Glace pour tenter d'éclaircir le suicide son compagnon... Quant à la Désagrégation, la grand-mère qui perd ses mots semble renvoyer aux prédicateurs du Musée du Silence...

le musee du silence

- Le Musée du Silence (Chinmoku Hakubutsukan, 沈黙博物館, 2000), 318 pages. Publié en 2003 chez Actes Sud
Le personnage principal de l'histoire, pour la première fois chez Ogawa, est un homme, un muséographe. Il arrive en un lieu reculé, à l'écart d'un village, dans une grande demeure chargée d'histoire qui prend la poussière. Sa cliente, la maîtresse des lieux, une très vieille femme, le charge de créer un musée d'un genre particulier...

Le thème principal du roman est proche de celui de l'Annulaire et ne constitue donc pas en soi une surprise majeure ; de plus, on retrouve les obsessions du classement, de la mémoire, de l'absence... auxquelles l'auteur nous a habitués. Par rapport à ses deux autres gros romans, Le Musée est moins explicitement tordu que Hotel Iris, et plus "ogawaien" et intéressant que Parfum de Glace. Quelques personnages intrigants (notamment un jardinier-homme à tout faire, et surtout les Prédicateurs du silence) contribuent à créer une ambiance toute particulière.

En conclusion, un roman intéressant, pas révolutionnaire dans l'oeuvre d'Ogawa, mais dont certaines images peuvent rester dans la mémoire du lecteur, des années après (c'est ce que je constate) peut-être parce qu'il prend son temps pour s'installer, plus qu'à l'habitude de l'auteur, et qu'il comporte plus de personnages : c'est un vrai roman, en somme, et plus un "simple" récit.


tristes revanches

- Tristes Revanches (Kamokuna shigai, Midarana Tomurai, 1998), 247 pages. Publié en 2004 chez Actes Sud.
Il s'agit d'un recueil de nouvelles (narrées à la première personne du singulier, parfois un homme, parfois une femme) dont l'unité est assurée par des liens flous, des détails signifiants ou purement anecdotiques qui relient toutes les histoires, voire même mise en perspective (par exemple, dans Les tomates et la pleine lune, le narrateur lit la première nouvelle du recueil).
On y retrouve les cadres favoris de l'auteur : musée, piscine, petite boutique tranquille isolée du brouhaha de l'extérieur ("Elle avait une belle manière de pleurer, qui convenait parfaitement à l'atmosphère de la cuisine. Pas une parole, pas un bruit ne me parvenait.", page 20), hôpital... Ses obsessions également sont bien présentes, notamment dans Faufilage d'un Coeur. Des personnages, des fruits (kiwis, tomates), des anecdotes entrevus dans une nouvelle se retrouvent dans une autre laissant au final l'impression que des liens plus profonds, visibles ou non relient toutes ces vies. Ces liens contribuent à donner de l'intensité aux nouvelles, à assurer une certaine unité, sans pour autant former un roman à proprement parler, comme le fit Marguerite Yourcenar dans Le Denier du Rêve.

petite pièce hexagonale

- La Petite pièce hexagonale (Rokukakukei no kobeya, 六角形の小部屋, 1991), 110 pages. Publié en 2004 chez Actes Sud.
Ce récit, qui commence dans une piscine - on est tout de suite dans un cadre familier des histoires ogawaiennes - a des relents psychanalytiques : un dispositif tout simple, une petite pièce hexagonale qui est une sorte de confessionnal solitaire, si l'on peut dire, permet à chacun de parler ("raconter" est le mot employé) et dire ce qu'il a sur le coeur sans que personne n'entende.
"Plus on est à l'étroit, plus on entend nettement sa propre voix, et l'on doit certainement avoir l'impression de se révéler dans la vérité de son coeur" (p.63). Voilà pour le principe. On notera au passage qu'on retrouve une nouvelle fois cet espace clos, isolé du monde extérieur, qui est un thème récurrent chez Ogawa.
A part cela, pas grand-chose : quelques personnage singuliers, tout de même, mais en définitive une oeuvre mineure ; on comprend que sa parution ne se soit faite en France que tardivement.

amours en marge

- Amours en marge (Yohaku no ai, 余白の愛, 1991), 190 pages. Publié en 2005 chez Actes Sud.
La narratrice s'est éveillée un matin en entendant un son étrange, une sorte de flûte traversière. Mais elle se rend vite compte que ce son n'existe que dans sa tête, ou dans ses tympans à elle. Elle est hospitalisée (lieu très Ogawaien) dans un service spécialisé. Il faut que le médecin murmure, car les sons lui parviennent démultipliés.
Après sa sortie de l'hôpital, elle est amenée à participer à une table ronde sur les troubles de l'audition. Là, elle remarque Y, un sténographe, elle se focalise sur sa main, et surtout ses ses doigts, qui transcrivent tout ce qui est dit.
La narratrice entend des sons qui n'existent pas, le sténographe, lui, retranscrit les mots qu'il entend, avec les émotions : "Si je transcris rapidement un mot plein de sentiment, l'émotion qui s'est répercutée dans l'atmosphère en même temps que la voix est instantanément enfermée dans ce mot pendant que mon stylo se déplace" (page 91). On trouve donc également un thème cher à Ogawa : comment conserver une trace des choses. Et le livre est traversé de souvenirs de la narratrice : de son mari avec qui elle a divorcé, et des souvenirs d'enfance.
A part Hiro, le neveu de son ex-mari, elle ne reçoit guère que la visite du sténographe, qui est perçu comme un être ayant un don quasi mystérieux, celui de retranscrire la mémoire - ou plutôt des fragments de mémoire - de la narratrice. Une relation étrange se noue entre eux, comme souvent dans les romans d'Ogawa : la narratrice (ou le narrateur) se croit normale, tout en pressentant en elle une fêlure. Elle rencontre un être différent, c'est-à-dire doté d'une particularité physique ou mentale, qui va lui permettre de creuser sa propre anormalité, d'explorer sa mémoire. Le décor (à noter un musée dans lequel se trouve le cornet acoustique de Beethoven), l'histoire, les personnages, tout est très classique dans l'oeuvre d'Ogawa. Pas mal, sans faire avancer le schmilblick. On peut appeler cela "creuser son sillon".

la formule préférée du professeur    la formule préférée du professeur

- La Formule préférée du Professeur (Hakase no aishita sushiki no ai, 博士の愛した数式, 2003), 247 pages. Publié en 2005 chez Actes Sud. Il a obtenu le Prix littéraire de Yomiuri, le Grand Prix des Libraires, et le Prix de la Société des mathématiques.
Cette fois-ci, la narratrice est une aide-ménagère placée chez un mathématicien qui a eu, de nombreuses années auparavant, un accident de voiture : à partir de ce moment, sa mémoire "nouvelle" n'est plus que de quatre-vingts minutes.
Tous les matins, en se réveillant, il doit réapprendre sa condition, à l'aide de notes qu'il colle un peu partout sur ses vêtements. On suit, dans ce roman, la relation d'amitié qui va se mettre en place entre le mathématicien et l'aide-ménagère, qui finira par amener également son fils. Le professeur va pratiquement devenir un père de remplacement pour lui.
Le mathématicien est abonné à un journal de mathématiques de haut vol qui propose des concours ; il le remporte à de nombreuses reprises.On trouvait déjà le thème du concours dans Parfum de Glace, mais ici, il se fait à distance, via la poste. L'aide-ménagère fait du rangement et du classement, ce qui est un autre thème récurrent dans l'oeuvre d'Ogawa. C'est aussi un symbole évident de la lutte de l'ordre et de la rationalité sur le chaos.

La première chose que le professeur de mathématiques demande à un inconnu, c'est sa date de naissance, ou bien sa pointure. De la réponse, il peut s'exclamer "Ooh, un chiffre très résolu. C'est la factorielle de 4." (page 16), à la suite de quoi il se lance dans l'explication des factorielles, ou bien des nombres premiers, des nombres parfaits, etc. On y apprend pas mal de choses intéressantes sur les nombres. Le professeur est également un fan de base-ball (thème déjà présent dans Le Musée du silence), maîtrisant à la perfection les statistiques des joueurs. Il collectionne les cartes des joueurs qui sont conservées précieusement dans des emballages plastifiés.
Depuis le fameux film de Christopher Nolan, Memento, nous sommes familiarisés avec les problèmes qu'une mémoire limitée peut engendrer, il n'y a donc pas de vraie surprise. A part quelques passages, La Formule préférée est un roman paisible. Objectivement, si l'on peut dire, c'est un livre intéressant, mais il y manque ce petit quelque chose de décalé, de vraiment étrange et parfois d'inexpliqué qui faisait une grande part de la fascination que l'on pouvait éprouver pour L'Annulaire, La Piscine, ou même le Musée du Silence. La Formule préférée n'est pas dérangeant : il n'y a, je crois, qu'une apparence d'étrangeté. Il est un peu trop confortable : d'où peut-être les prix qu'il a remportés, je ne sais pas... On est loin, très loin, des excès d'Hôtel Iris, le livre le plus extrême d'Ogawa.

Il a remporté un très grand succès au Japon (plus d'un million d'exemplaires vendus) et a été plutôt bien adapté au cinéma (voir en bas de page).



les paupières

- Les Paupières (Mabuta, 2001), 206 pages. Recueil de nouvelles publié en 2007 chez Actes Sud, en même temps que La Bénédiction inattendue (qui est lui un recueil de récits, nuance...). Les deux recueils se font écho. Il vaut mieux, toutefois, commencer par Les Paupières.
C'est le deuxième recueil de nouvelles, après Tristes Revanches. Il est composé de huit nouvelles.

1/ C'est difficile de s'endormir en avion (Hikoki de neru nowa muzukashii). La narratrice, écrivaine, prend l'avion depuis le Japon en direction de Vienne (une des villes fétiches d'Ogawa, si l'on compte le nombre de fois où elle revient dans ses histoires). Pendant le long trajet, son voisin de siège engage la conversation et lui raconte ce qui lui est arrivé quinze ans auparavant, également dans un avion en direction de Vienne. C'est cette histoire qui occupe à peu près tout l'espace de la nouvelle, à tel point qu'on peut se demander, après coup, ce qu'apporte la partie de la nouvelle au "présent". Peut-être cette mise en perspective apporte-t-elle, même artificiellement, plus de matière, une certaine distance, qui sinon aurait manqué. Pas mal.

2/ L'art de cultiver des légumes chinois (Chugoku yasai no sodatekata). Nouvelle assez curieuse.
"Un dimanche matin, lorsque j'ai tourné une page du calendrier dans la chambre, le chiffre douze apparut, marqué d'un cercle au feutre noir. Un gros rond, légèrement penché sur la gauche.
- Dis-moi, le douze, c'est quoi ? ai-je demandé à mon mari qui lisait le journal au lit.
- Le douze ? Ça... me répondit-il, sans lever les yeux de la page des sports.
" (page 27).

Ni la narratrice ni son mari ne savent qui a entouré ce fameux jour. Et le jour en question, la sonnette retentit dans l'entrée, et une petite grand-mère se présente...
J'avoue ne pas avoir compris le sens de la nouvelle, mais elle est tout de même assez réussie. Suffisamment obscure pour qu'on ne comprenne pas franchement, mais presque compréhensible, comme si le sens se trouvait à portée de main, et qu'il suffisait de se creuser un peu les méninges pour comprendre.
On notera, page 47, un petit pain rond à la confiture, qui a un écho dans l'Echec de Mademoiselle Kiriko (du recueil La Bénédiction inattendue). De même que Ogawa essayait de créer une certaine unité dans son recueil Tristes revanches, en créant des échos, des liens sans raisons apparentes (un Grand Plan Cosmique, quelque chose de cet ordre ?), ici elle tisse des liens entre les nouvelles de Paupières et les récits de La Bénédiction inattendue.

3/ Les Paupières (Mabuta). Il est difficile de critiquer cette nouvelle. Il y a des choses bien, mais elle ressemble à un brouillon d'Hôtel Iris. Je ne sais pas de quand elle date : est-ce vraiment un brouillon, ou bien une variation ?

4/ Le Cours de cuisine (Oryori-Kyoshitsu). La narratrice veut s'inscrire à un cours de cuisine "ordinaire", elle qui a déjà fréquenté des cours de cuisine "splendides". Le cours va être perturbé... Ce coup-ci, l'histoire est simple, mais sa simplicité invite-t-elle à chercher un autre niveau de lecture ?

5/ Une collection d'odeurs (Nioi no shushu)."Le clavecin aujourd'hui, il sent la fougère mouillée par la rosée" (page 105)... La nouvelle la plus Ogawaienne du recueil. Classement étrange, sens exacerbé et presque maladif... Bien, même si on trouvait déjà le classement d'odeurs dans Parfum de Glace.

6/ Backstroke (Bakkusutoroku). Cette nouvelle fait écho, par une mise en abîme, avec le récit Plagiat (de La Bénédiction inattendue). On y retrouve un thème qui traverse l'oeuvre Ogawaien : de la piscine, la natation. Comme la première nouvelle du recueil, l'histoire principale est rejetée en flash-back, le cadre du "présent" étant la visite de la narratrice d'un ancien camp de concentration nazi. Ce "présent" sert-il à mettre une teinte sombre à une histoire déjà pas très joyeuse en elle-même ? Le frère de la narratrice est un champion de natation, à qui sa mère se voue totalement.

7/ Les Ovaires de la poétesse (Shijin no ranso). La narratrice a des problèmes d'insomnie. Elle va à l'étranger (à vue de nez, je dirais à Vienne...) sans emporter de somnifères, en espérant qu'un changement de cadre améliorera sa situation. Elle va être amenée à visiter un "musée commémoratif" consacréà une obscure poétesse.
Nouvelle un peu longue, entre rêve, réalité, et gros symboles qui tachent, à la fois trop explicites et trop fumeux.

8/ Les Jumeaux de l'avenue des Tilleuls (Rindenbaumu (Lindenbaum)-Dori no futago). Exceptionnellement, on a ici affaire à un narrateur. Il est écrivain et, de passage à Vienne, rencontre son traducteur. Pas mal du tout.


Au final, un recueil inégal, et, comme il est écrit en quatrième de couverture : "une très belle introduction à l'oeuvre de Yoko Ogawa", ce qui veut dire que si on est déjà introduit dans son oeuvre, ce livre n'apportera pas grand-chose. Ce sont souvent des vignettes, des idées qui ne suffisent pas à faire un récit moyennement long et qui ont été conservées sous forme de nouvelles un peu disparates. Il manque du liant.



la benediction inattendue

- La Bénédiction inattendue (Guzen no shukufuku, 2000), 190 pages. Récits publiés en 2007 chez Actes Sud, le copyright de la traduction datant curieusement de 2000...
7 récits. A chaque fois, il s'agit de la même narratrice, une écrivaine soit enceinte, soit mère d'un petit garçon, et propriétaire d'un chien, Apollo.

1/ Le Royaume des disparus : après avoir comparé l'écriture d'un livre avec l'exploration d'une forêt dense et silencieuse, la narratrice tombe au fond d'une grotte, le royaume des disparus. "Le royaume où vivent les disparus qui, sans dire au revoir, sans regrets, se sont faufilés à travers un passage secret pour s'effacer de ce monde." (page 12). La collection de la tante de la narratrice est pour le moins originale, et compte pour pas mal dans l'intérêt de cette nouvelle, globalement sans histoire.

2/ Plagiat : écho de la nouvelle Backstroke (du recueil Les Paupières). Très moyen.

3/ L'Echec de Mademoiselle Kiriko. Mademoiselle Kiriko est une domestique qui porte plus d'attention à la narratrice enfant que ses parents. Elle l'aide presque miraculeusement dans les situations délicates... ces aides sont annoncées dans le récit précédent : "Chaque fois que sa situation est désespérée, une main secourable se tend vers lui", page 50, à propos de Rémi dans Sans Famille, la miséricorde du destin marquant durablement la narratrice. On retrouve les petits pains vus dans L'art de cultiver les légumes chinois (du recueil Les Paupières). Le meilleur récit du recueil.

4/ Edelweiss : la narratrice adresse la parole à un homme qu'elle voit lire, assis sur un banc. Elle n'aurait pas dû... Un peu long, pas complètement abouti. On notera, page 124, une allusion à Hôtel Iris, qui renforce l'ancrage du récit dans la réalité. Sans vouloir jouer mon intégriste de la langue française, on y rencontre l'horrible verbe "solutionner". Beurk.

5/ Lithiase lacrymale : Apollo, le chien de la narratrice, est malade. Voilà. A part le petit détail ogawaien qui consiste à garder de côté une partie du corps, un bout de truc coupé, il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. A noter toutefois un destin encore plus miséricordieux que dans l'Echec de Mademoiselle Kiriko. Mais ça ne fait pas une histoire.

6/ L'Atelier d'horlogerie : Encore moins dans cette nouvelle. Bof bof.

7/ Résurrection : le fiston de la narratrice a un problème physique qui nécessite une opération... Là encore : bof bof.


Les Paupières, bien que composé de nouvelles inégales, est donc largement supérieur à La Bénédiction inattendue, dont on ne gardera que les quatre premiers récits (je suis peut-être un peu dur, mais bon, des goûts et des couleurs... Par exemple, une personne visiblement fan d'Ogawa (Mlle F. - "F" comme Fnac...) m'a dit avoir trouvé Parfum de Glace trop bizarre et n'avoir pas pu le finir, alors que personnellement, je trouve Hôtel Iris plus dérangeant...).

On peut comprendre pourquoi ce recueil n'avait pas encore été publié en français.

La Marche de Mina    la marche de mina

- La Marche de Mina (Mina no koshin, ミーナの行進, 2006), 318 pages. Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle. Sorti en 2008 chez Actes Sud. Prix Tanizaki 2006.
La narratrice, Tomoko, a douze ans.
A propos de sa mère : "Depuis la mort [de mon père], elle gagnait notre vie en travaillant dans une usine textile et comme couturière à domicile. Mais un peu avant mon entrée au collège, je crois qu'elle a repensé sa vie dans une perspective plus large. Elle avait décidé d'aller étudier pendant un an dans une école spécialisée de Tokyo pour améliorer sa technique de couture, afin de trouver un travail plus stable. Après en avoir discuté toutes les deux nous étions tombées d'accord : elle vivrait dans le foyer de l'école, tandis que je serais confiée à la famille de ma tante qui habitait Ashiya." (page 12).

La narratrice se remémore le passé : "Je n'oublierai jamais la maison d'Ashiya dans laquelle j'ai vécu entre 1972 et 1973. L'ombre du porche d'entrée en forme d'arche, les murs crème qui se fondaient dans le vert de la montagne, les pampres de la rambarde de la véranda, les deux tourelles à fenêtres ornementées. Cela, c'est pour l'aspect extérieur bien sûr, mais l'odeur de chacune des dix-sept pièces, leur luminosité, et jusqu'à la sensation froide des poignées de porte au creux de la main, tout est resté gravé en mon coeur." (page 16). Du coup, s'agissant de souvenirs, l'histoire n'est pas toujours linéaire.

Dans la famille, il y a l'oncle, Erich-Ken, et la tante ; puis leur leur fils aîné, Ryuchi (qui poursuit ses études en Suisse), et leur fille, Mina, atteinte d'asthme chronique ; et encore grand-mère Rosa, qui a quitté son Allemagne natale dans les années 1930, et les employés : madame Yoneda, l'employée de maison, et monsieur Kobayashi, le jardinier. Et Pochiko, l'hippopotame nain, qui vit dans le jardin "si vaste qu'on avait l'illusion qu'il se poursuivait jusqu'à la mer, et tout au bout, il y avait de la végétation et une pièce d'eau." (page 22). Pochiko est le dernier survivant du jardin zoologique qui a fermé depuis de nombreuses années.

C'est une famille hors-norme.
"Ma tante dans le fumoir cherche passionnément des fautes typographiques." (page 17). L'oncle, mi-japonais mi-allemand, est toujours impeccablement habillé, très classe, toujours calme. Il est directeur d'une société de "boisson rafraîchissante au radium appelée Fressy" (pages 17-18). (amusant : l'héroïne de L'Annulaire travaillait déjà dans "une usine de fabrication de boissons rafraîchissantes", page 10 chez Babel). Mina, elle, lit énormément et fait la collection de boîtes d'allumettes (on retrouve donc bien le thème ogawaien de la collection).

Mina est le personnage central du livre. Elle est jolie, intelligente, mais fragile. "En totale disproportion avec la perfection de ce visage, son corps était vraiment immature. Etait-ce parce qu'elle n'avait cessé d'avoir des crises depuis l'enfance ? son dos était courbé pour lui permettre de tousser plus facilement, et ses côtes se creusaient. Même en temps ordinaire, si l'on tendait l'oreille, on entendait à la naissance de sa gorge un léger sifflement comme le vent d'hiver. Un bruit embarrassé, comme si son corps était confus de soutenir un visage trop beau." (page 53).
C'est bien du Ogawa, tout comme les "lieux qui avaient une certaine atmosphère [...]" où "aucun brouhaha extérieur ne nous parvenait" (page 129), il y a aussi une cuisine rutilante (thème apparu dans le recueil Les Paupières).

Du fait de sa santé fragile, Mina doit aller à une école proche. Et encore le fait-elle à dos d'hippopotame nain, les voitures produisant des gaz toxiques. Un petit siège est installé sur le dos de Pochiko. "Le collier se nichait entre les trois grosses rides de son cou, et si le siège tenait fermement, les courroies ne semblaient pas serrer inconsidérément son corps. Au lieu de quoi, le cuir des lanières et la peau de Pochiko étant presque de la même couleur, ils s'adaptaient si bien qu'ils étaient indiscernables l'un de l'autre." (page 56).
Mina va encore à l'école primaire, alors que Tomoko va entrer en première année de collège.
Malgré cela, Mina est plus mûre, plus intelligente, et plus cultivée. L'environnement y est forcément pour quelque chose, la maison débordant de livres. "Plus que n'importe quelles précieuses sculptures ou poteries, dans la maison d'Ashia les livres étaient considérés comme importants. De manière à pouvoir mettre la main dessus dès que l'on y pensait, il y avait des bibliothèques dans toutes les pièces et même les enfants pouvaient lire des livres pour adultes." (page 79). Ainsi, Mina a-t-elle lu La Danseuse d'Izu, Pays de Neige... de Kawabata. Les livres de la maison ne suffisant pas, elle en fait emprunter par Tomoko. Le bibliothécaire lui propose Les Belles Endormies...
Du coup, on a droit à une petite analyse intéressante de cette oeuvre. "Ce vieil homme s'entraîne à mourir. En passant la nuit auprès de jeunes filles qu'il a endormies avec des médicaments, et qui sont presque comme si elles étaient mortes, c'est comme s'il dormait avec la mort. Ainsi, le vieil homme essaie de se familiariser avec elle. Pour, le moment venu, ne pas fuir parce qu'il aurait peur..." (page 127).

Il se passe un certain nombre d'événements dans le roman, qui rompent le quotidien de cette famille atypique : les Jeux Olympiques de Munich, qui ravivent les souvenirs de grand-mère Rosa, le retour pour les vacances du grand-frère, les crises d'asthmes de Mina, etc. Mais il n'y a pas de perversions particulères, l'excentricité est gentille (même les voitures roulent "gentiment sans se perdre de vue", page 184).
Ce roman est nettement meilleur que La Formule préférée du Professeur.
Toutefois, laisse-t-il une impression profonde comme L'Annulaire, La Piscine, ou même Le Musée du silence - qui comporte quand même, avec le recul, une sacrée ambiance ?
C'est un bon roman sans perversion, psychopathes en tous genres, mais également sans gros pathos "émotionnant". La quatrième de couverture parle d'"un cycle voué à la tendresse et à l'initiation". Du coup, il peut se poser le même problème qui fait que les films oscarisés sont quasiment toujours des drames : le drame martelé laisse plus de traces et impressionne plus que le bonheur quotidien, tranquille, même marqué de nostalgie.

Le livre suppose parfois une certaine connaissance du Japon. Lorsqu'on lit qu'un terrain fait mille cinq cents tsubo (page 18), on a beau se gratter la tête, on suppose que cela fait beaucoup, mais sans plus : ce n'est pas très évocateur. De même, quand on parle de la quinzième année de Showa (page 119), il faut refaire les calculs. Il est aussi fait mention de la golden week, etc. C'est très agréable de ne pas se voir réexpliquer quelque chose qu'on a lu cent fois dans des notes ailleurs, mais alors, pourquoi ne pas avoir écrit que le roman avait obtenu le Prix Tanizaki 2006 ? Ce n'est quand même pas un petit prix...

Pour finir, Rose-Marie Makino-Fayolle, sans doute avec humour, a dû faire exprès de laisser une faute (sur 318 pages...).
Alors, je vais faire comme la tante du livre qui relève les petites fautes et fait de jolies lettres aux éditeurs. Page 200, il est question de boîte à couture et il est écrit : "La mienne que j'ai hérité de mon grand-père est en bois, [...]". Il manque un "e" à "hérité". Et pour mieux dire (comme il m'a été signalé), on pourrait écrire "La mienne, dont j'ai hérité de mon grand-père..." Du coup, il ne manque plus le "e" à "hérité".
Finalement, c'est un roman marquant !

la mer

- La Mer (Umi, 2006), 149 pages. Nouvelles traduites par Rose-Marie Makino. Actes Sud, 2009.

Ce recueil contient 7 nouvelles.

1/ La Mer. 19 pages.
Le narrateur, professeur de technique au Collège,se rend pour la première fois dans la maison familiale de sa future femme, Izumi – également professeur - pour la demander en mariage. Le lieu n'est pas facile d'accès.
"Jusqu’à la génération du grand-père, ils avaient été producteurs de raisin, mais ayant fait de mauvaises affaires ils avaient perdu leurs terres, si bien que son père avait été obligé de devenir fonctionnaire, et son petit cadet de vingt et un ans faisait de la musique." (page 11).
Outre les parents d'Izumi, il y a également sa grand-mère, qui perd un peu la tête, et le "petit cadet" d'Izumi, qui a dix ans de moins qu'elle. Le narrateur va partager sa chambre pour la nuit.
C'est ainsi que l'histoire va se concentrer sur ce cadet, et son étrange musique… En dire plus ne serait pas bien.
Très bonne nouvelle.

2/ Voyage à Vienne. 18 pages.
Cette nouvelle commence ainsi :
"Parmi les quatorze participants d’un voyage organisé intitulé “Six jours de voyage à Vienne dans la brise du début de l’été - free plan type”, nous n’étions que deux, Kotoko et moi, à voyager seules, si bien que nous nous retrouvâmes tout naturellement à partager la même chambre d’hôtel. Kotoko était une veuve corpulente d’une bonne soixantaine d’années." (page 33).
Pour la narratrice, c'est le "voyage souvenir de mes vingt ans que je réalisais enfin après avoir économisé sou à sou sur mes heures de répétitrice" (page 34).
On va découvrir très rapidement la vraie raison qu'a Kotoko (un pot de colle) de faire ce voyage.
Elle a du mal avec les caractères occidentaux et a peur de se perdre. La narratrice lui écrit le nom de l'hôtel :
"Sa paume elle aussi était bien potelée. J'ai écrit dessus au feutre gras : « König von Ungarn » . […] C'était agréable de sentir la pointe du feutre s'enfoncer un peu dans la chair molle." (page 35).
On est bien chez Ogawa…
"- Où pensez-vous allez, aujourd'hui ? lui demandai-je sans réfléchir, alors que je n'avais pas spécialement envie de le savoir, et ce fut le commencement de toute l'erreur." (page 36).
Pas mauvais, mais inférieur à La Mer. Surtout, on voit la fin arriver très longtemps à l'avance…

3/ Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly. 23 pages
Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly, bien que situé à un endroit très fréquenté, n'est quasiment pas remarqué par les passants. Le bureau "paraît mener une existence misérable, à l'écart de l'animation." (page 53).
Il est fréquenté par les chercheurs de l'université de médecine.
"Le bureau toute la journée résonne du bruit des machines à écrire. Les machines occidentales qui frappent les lettres de l'alphabet montées sur des ressorts font un léger bruit de castagnettes, mais celles pour taper le japonais, où il faut soulever avec un levier un caractère en plomb pour l'imprimer sur le rouleau, résonnent d'une manière bien plus brouillée et mal dégrossie." (pages 54-55).
"Au début, j'ai trouvé que Butterfly était un drôle de nom pour un bureau de dactylographie japonaise.
- Regardez le mouvement de la main tenant le levier qui cherche un caractère sur la casse, ne trouvez-vous pas qu'il ressemble à celui d'un papillon volant à la recherche du nectar des fleurs ? disait le directeur du bureau en désignant le travail de mes aînées.
" (page 56).
Parfois, un caractère japonais s'abîme, il faut en changer…
Classement, travail minutieux, termes médicaux… Une fin légèrement tordue. Vraiment très bien.

4/ Le crochet argenté. 3 pages.
Assise dans un train, la narratrice voit une vieille dame, en face d'elle, faire du crochet. Elle repense à sa grand-mère.
Toute petite nouvelle, une vignette. Pas mal du tout.

5/ Boîtes de pastilles. 2 pages. Une nouvelle toute mignonne, avec une petite pointe triste quand même.

6/ La camion de poussins. 22 pages.
"La nouvelle chambre que louait l'homme se trouvait à l'étage d'une maison particulière où vivaient seules une veuve de soixante-dix ans et sa petite-fille. […] L'homme était portier dans l'unique hôtel de la ville. Depuis son adolescence et pendant quarante ans, il n'avait cessé de se tenir dans l'entrée de l'hôtel, et il n'allait pas tarder à atteindre la limite d'âge." (pages 89-90)
"Lorsqu'il rentrait après son travail, il ne se changeait pas, et restait un moment assis à la fenêtre à regarder dehors. C'est ainsi, en redressant la tête pour regarder au lointain, qu'il mettait un point final à la journée qu'il avait passée à baisser la tête devant les gens." (page 92).
L'histoire tourne autour de la petite fille, très taciturne, pour dire le moins. Elle fait des présents étranges…
Très belle nouvelle.

7/ La guide. 37 pages.
Le narrateur est un enfant. "Maman est l'une des deux guides agréés de la ville." (page 115)
"La ville n'est pas un endroit aussi intéressant que ça, et pourtant elle est envahie de voyageurs. Il y a une rivière une citadelle et un lac, une roseraie. C'est seulement pour ça que les gens veulent se rassembler autour du drapeau de maman pour écouter ses explications."
Au début de l'histoire, elle a perdu son drapeau de ralliement. "Depuis, il ne s'est passé que des choses malheureuses." (page 117). Un dimanche, le narrateur doit accompagner sa mère dans son travail… Tout ne se passera pas comme d'habitude, bien sûr.
Il y a, comme souvent chez Ogawa, des gens à la profession étrange, ou bien qui l'exercent de manière originale…
Encore une très bonne nouvelle.

En conclusion, un très bon recueil, largement supérieur aux précédents de l'auteur (Les Paupières, La Bénédiction inattendue), qui semblaient parfois être des brouillons de ses romans.

 


Cristallisation secrète. (Hisoyakana kessho, 密やかな結晶, 1994), traduit en 2009 par Rose-Marie Makino. 341 pages. Actes Sud.
"Je me demande de temps en temps ce qui a disparu de cette île en premier.
- Autrefois, longtemps avant ta naissance, il y avait des choses en abondance ici. Des choses transparentes, qui sentaient bon, papillonnantes, brillantes... Des choses incroyables, dont tu n'as pas idée, me racontait ma mère lorsque j'étais enfant. [...] Tu ne vas sans doute pas tarder à devoir perdre quelque chose pour la première fois.
- Ca fait peur ? lui avais demandé, inquiète.
- Non, rassure-toi. Ce n'est ni douloureux ni triste. Tu ouvres les yeux un matin dans ton lit et quelque chose est fini, sans que tu t'en sois aperçue. Essaie de rester immobile, les yeux fermés, l'oreille tendue, pour ressentir l'écoulement de l'air matinal. Tu sentiras que quelque chose n'est pas pareil que la veille. Et tu découvriras ce que tu as perdu, ce qui a disparu de l'île.
Ma mère me racontait cela uniquement lorsque nous étions dans l'atelier du sous-sol.
" (page 9).

Les choses qui disparaissent perdent leur identité propre, si l'on peut dire.
"Elle s'animait dès qu'elle parlait de parfum.
- A cette époque, tout le monde savait reconnaître un bon parfum, tu sais. On l'appréciait pleinement. Alors que maintenant ce n'est plus possible. On ne vend plus de parfum nulle part. Plus personne n'en veut. Le parfum a fini par disparaître à l'automne de l'année où nous nous sommes mariés, ton père et moi. Tout le monde s'est rassemblé au bord de la rivière avec son propre parfum. Chacun a ouvert son flacon, en a jeté le contenu dans l'eau. A la fin, certains ont approché avec regret le flacon de leur nez. Mais plus personne ne pouvait en percevoir l'odeur. Et tous les souvenirs liés à cette odeur avaient disparu également
." (page 12).

La narratrice s'étonne : comment se fait-il que elle, sa mère, se souvienne de tout cela ?
Les années passent, la mère, sculptrice, et le père, ornithologue, décèdent. La narratrice devient écrivain (et, curieusement, ses écrits sont plus Ogawaiens - je veux dire ressemblent plus à ce qu'elle écrivait à l'époque, des textes un peu tordus - que le livre que l'on a entre les mains).

"Je pense que c'est vraiment une bonne chose que la disparition des oiseaux ne se soit produite qu'après la mort de mon père." (page 16).
Après des disparitions comme celle-ci, les gens dont la profession en est affectée changent de travail, par un phénomène quasiment naturel. Par exemple, un chapelier devient fabricant de parapluie.
Personne ne râle...
Il faut dire que la police secrète veille.

"De jour en jour, leurs manières deviennent de plus en plus autoritaires et brutales. A la réflexion, c'est il y a quinze ans, quand ma mère a été emmenée par la police secrète, que les traqueurs de souvenirs ont fait leurs débuts." (page 29). Des rafles sont effectuées...

Le ferry a disparu - même s'il est encore là, plus personne ne sait s'en servir. Nul ne peut quitter l'île. Plus troublant, personne du continent ne cherche à venir sur l'île ; le téléphone existe toujours, mais personne n'appelle à l'aide. La télévision et la radio fonctionnent encore, mais on ne sait pas si les disparitions n'ont lieu que sur l'île (on le suppose) ou également sur le continent. Les avions existent encore (on aperçoit un sillage d'avion, page 38).
Evidemment, on n'ira pas chercher la petite bête, on voit bien qu'il s'agit d'un conte.

On note quand même quelque chose de curieux : on peut lire, page 143 "On m'a montré des photos de gens que je ne connaissais pas"... ce qui n'est pas possible, puisque les photos avaient déjà disparu ("je ne me rappelle même plus la signification du mot « photographie »", page 119).

L'atmosphère totalitaire est de plus en plus oppressante, les disparitions sont parfois sidérantes.
Un roman vraiment intéressant, quelque peu différent du reste de la production d'Ogawa. Ici, le monde est différent du nôtre. Enfin, j'espère.
Est-ce pour cette raison qu'il ne nous arrive que quinze ans après sa sortie japonaise ?

Comme la tante de La Marche de Mina, j'ai repéré, page 167 "... on en comptait guère plus de trois ou quatre" (il manque un "n'").

Les Tendres plaintes. (Yasashii uttae, やさしい訴え, 1996), traduit en 2010 par Rose-Marie Makino et Yukari Kometani. 239 pages. Actes Sud.
Le roman commence ainsi :
"Quand je suis arrivée au chalet, tout autour il faisait déjà nuit."
La narratrice vient de quitter son mari, violent et infidèle.
"Je m'étais rendu compte trois ans auparavant que mon mari avait quelqu'un d'autre dans sa vie, mais notre relation s'était déjà détérioré." (page 12).
Le chalet, c'est celui où elle venait en famille pendant les vacances, lorsqu'elle était petite.
"Récemment, la fatigue de mon travail ne disparaissait pas facilement. Le majeur de ma main droite qui tenait la plume était déformé par un durillon. Mon mari ne l'aimait pas. Il disait que cette boule dure donnait l'impression qu'elle allait se fendre d'un moment à l'autre et que des chenilles allaient en sortir.
C'est pourquoi devant lui je faisais en sorte de montrer mes mains le moins possible. Je ne portais ni bagues ni bracelets. Je ne me vernissais pas les ongles.
" (pages 20-21).
Les mains, ou plus exactement le bout des doigts (ce qui permet de toucher, de connaître ?) une des nombreuses obsessions ogawaiennes.
Le mari, comme on le voit, ne semble pas aimable, ni bien sympathique. Mais du peu qu'on le voit, il a l'air assez franc. Pourquoi ne se sont-ils pas quittés depuis longtemps, ça…

Dans la longue liste des métiers originaux (ou rares dans les romans) que l'on rencontre chez Ogawa, on a ici la calligraphie.
On va être confronté également au processus de fabrication des clavecins chez des voisins. On rencontre un vieux chien (ce n'est pas la première fois chez Ogawa), une piscine, des objets qui "à première vue en désordre étaient cependant alignés en respectant une certaine cohérence" (page 37 ; et hop, on a le thème du classement), une boîte "vieille mais solide" (page 91), bien sûr. On pourrait continuer ainsi : l'endroit comme hors du temps, …
L'histoire (ou l'absence d'histoire) va tourner entre notre héroïne, le facteur d'instruments et son assistante. Le facteur d'instrument est un personnage que l'on rencontre de temps à autre chez Ogawa, mais qui étaient jusqu'à présent plus ouvertement dominateurs, ou plus vieux. Là, il est jeune et sympathique. Bien sûr, les personnages ont chacun leur petit traumatisme (chacun le sien), mais cela ne va pas bien loin.

Le début du roman est globalement pas mauvais, et puis le livre et l'histoire patinent, il n'y a pas de tension, de progression, de but que l'on pourrait percevoir et attendre…
Il faudrait une tension, une atmosphère, ou des personnages vraiment singuliers, originaux. Ici, ils sont très effacés (sauf l'assistante, dans une certaine mesure). Et c'est long, puisque le lecteur n'attend rien (quelle différence avec Cristallisation Secrète, ou L'Annulaire, ou Le Musée du Silence, ou… quasiment tous ses autres romans).
Les deux dernières pages sont pas mal du tout, elles rejettent le reste du livre dans une parenthèse hors du temps, presque magique.

Ogawa a fait nettement mieux avant, et nettement mieux après. Pour ce roman-ci, on comprend qu'il n'avait pas été traduit jusqu'à présent (même s'il y a peut-être d'autres raisons que la simple qualité).

A noter que l'on a deux "solutionner" (pages 89 et 168), verbe vraiment très moche.

manuscrit zéro
Couverture : photo de Guy Bourdin.
Livre photographié dans les jardins Albert Kahn, lors de la très belle après-midi du1er mai 2011.

- Manuscrit zéro (Genkô Zeromai Nikki, 原稿零枚日記, 2010), traduit en 2011 par Rose-Marie Makino. 235 pages. Actes Sud.
"Aujourd'hui, telle une pause formelle et dans une langue beaucoup plus immédiate, Manuscrit zéro s'impose au coeur de son oeuvre", dit la quatrième de couverture. Je n'avais jamais trouvé que la langue des livres d'Ogawa fût particulièrement tarabiscotée... elle m'a toujours paru au contraire immédiate, et c'est notamment le décalage entre l'immédiateté de la langue et la non-immédiateté de l'histoire qui est intéressante. Ce décalage n'a (heureusement) pas changé.

Il est difficile de catégoriser ce livre.
Il s'agit d'un journal, ou du moins de fragments d'un journal, le "Manuscrit zéro". Et puis il y a d'autres extraits de manuscrits qui viennent s'intercaler de temps à autre.
Ce n'est donc pas un roman, ce ne sont donc pas vraiment des nouvelles non plus, mais ça y ressemble.
C'est comme une suite d'histoire quotidiennes plus ou moins fausses ou imaginées, ou fantasmée, d'Ogawa.

Par rapport à ses précédents ouvrages, il y a ici beaucoup de mousses et de végétation... et même un "Restaurant spécialisé dans la préparation des mousses." (page 13). Le livre s'ouvre donc avec une étrangeté bienvenue.
Par contre, les thèmes habituels sont bien présents.
On a ainsi le thème de la disparition : le nom d'un écrivain qui brusquement échappe... mais a-t-il vraiment existé ? Et son roman, dont la narratrice se souvient aussi bien, n'a-t-il jamais existé ailleurs que dans son imagination ?
Pour ne pas oublier, pour fixer les choses, la narratrice - en plus d'être écrivain - est une experte dans les “grandes lignes", dont elle assure un cours (jusque là, contre l'oubli et la détérioration du temps, on avait eu les musées, les classements divers).
"Le cours des grandes lignes est l'un de ceux qui sont proposés au public, mais il ne paraît pas avoir autant de succès que la peinture à l'encre de Chine, la broderie française ou le taï-chi-chuan, et il a lieu de manière irrégulière sur le rythme nonchalant d'une fois tous les quatre ou six mois. Chaque fois, l'assistance n'atteint pas dix personnes." (page 86).
Le cours a lieu dans une petite pièce à l'écart. "Grâce à l'atmosphère stagnante, les grandes lignes qui tourbillonnent nous enveloppent en nous mettant à distance du monde extérieur afin qu'il ne nous dérange pas." (page 102).
On retrouve ce type de lieu favori de l'auteur : un lieu calme, isolé. Le monde existe, mais il est loin, il n'interfère pas.
(Dans un même ordre d'idée, on fera la connaissance des crevettes spongicola venusia. Ce sont deux crevettes, le mâle et la femelle, qui pénètrent dans une euplectelle - une éponge siliceuse - lorsqu'elles sont encore au stade larvaire, et y restent toute leur vie entière sans pouvoir en sortir. Il paraît que c'est un symbole de fidélité au Japon.)
La narratrice extrait donc les grandes lignes des livres, en deux cents caractères, et trouve les "deux ou trois petits cailloux d'exception qui se cachent au fond du courant.
Même exceptionnels, ces petits cailloux ne scintillent pas comme des joyaux, ils sont plutôt moussus, discrets et foncés, dissimulés entre les herbes aquatiques, ou bien emportés par le courant, il s'égarent en roulant dangereusement au fond de l'eau, alors il faut y faire attention.
" (page 88).
On a ainsi une très bonne partie, celle avec le professeur Z.

Le livre est un petit peu lent à démarrer, avec des passages un peu trop longs, notamment quand elle est interviewée par une journaliste, et puis la réunion sportive, le pilleur de cocktail...

Mais, progressivement, ça devient bien (ça l'était déjà au début avec le restaurant de mousses) : les Grandes lignes, le Santé Super Land, le festival de bonsaïs... On retrouve donc les singularités qu'on aime chez Ogawa : dans le salon de thé attenant au festival de bonsaïs, le thé est servi avec un arrosoir à bonsaïs, c'est un très joli passage.
Et le sumô des pleurs d'enfants !
Sans parler du festival d'art contemporain, qui rappelle un peu tout petit peu La Guide (nouvelle du recueil La Mer), mais ici, on sent que Cristallisation secrète n'est pas loin...


Ce n'est donc pas un recueil de nouvelles séparées les unes des autres, ce n'est pas non plus un roman, c'est un texte curieux (dans le sens qu'on a du mal à le catégoriser), intéressant, avec quelques passages un peu longs, mais aussi de très bons "épisodes".
Un livre bien supérieur au précédent sorti en français, Les Tendres plaintes.



Je vais faire comme la tante de la Marche de Mina et noter deux petites incohérences (ou bien est-ce fait exprès, et je n'ai pas compris ?):
- Une "nouvelle" (page 62), se transforme en "roman" (page 64).
- Mais le plus bizarre est relatif au public qui vient assister aux cours sur les "grandes lignes." Page 105, on lit : "Dans quel but les élèves se déplacent-ils pour assister à ce cours de grandes lignes ?", et page 107, à propos d'une femme qu'elle va voir à l'hôpital : "Et c'est aussi la seule élève dont je ne connais pas la raison de sa fréquentation du cours."
Cela semble contradictoire.

Pour finir, deux photos de bonsaïs vus dans les Jardins Albert Kahn. Pour un compte-rendu plus complet, lire ici.

 

lectures des otages

Les Lectures des Otages (Hitojichi no Rôdokukai, 人質の朗読会, 2011). Récits traduits du japonais en 2012 par Martin Vergne. 190 pages. Actes Sud.

"La nouvelle arriva d'un village situé de l'autre côté du globe, au nom compliqué, imprononçable si on ne l'entendait qu'une fois. [...] un minibus qui [...] transportait neuf personnes au total : les sept participants au voyage organisé par l'agence de tourisme W, plus leur accompagnateur et leur chauffeur locaux, avait été attaqué par la guérilla antigouvernementale et tous, sauf le conducteur, en tout huit personnes, kidnappés avec le véhicule.
[...] la revendication consistait en une rançon et la libération de tous les membres d'un groupe terroriste qui avaient été arrêtés et emprisonnés
" (page 7).
(on ne sait pas si la rançon concerne aussi le véhicule).

Ceci se passe dans une zone montagneuse. Du temps s'écoule. Les négociations durent. Les forces d'intervention entrent en action.
"Après l'explosion du mur est, une fusillade se produisit. [...] Tous les otages trouvèrent la mort dans l'explosion de dynamite déclenchée par leurs geôliers." (page 9).

Mais "Un magnétophone avait été dissimulé à l'intérieur d'un purificateur d'eau et d'un dictionnaire contenus dans la boîte de secours fournie par la Croix-Rouge internationale." (page 11).
Et, sans doute pour passer le temps, chacun des huit otages avait lu l'histoire de sa vie, ou du moins d'un moment important de sa vie.
Ces histoires composent les récits du recueil.

Il y a une femme ("Décoratrice d'intérieur, 53 ans, a profité de ses longues vacances accordées après trente ans de travail pour participer à ce voyage.", page 27) qui, petite, avait aidé un ouvrier blessé dans un accident de balançoire.
Il y a aussi une femme qui travaille dans une biscuiterie. Sa tâche est très ogawaienne : "Après avoir effectué mes deux semaines d'apprentissage, je fus placée à la chaîne de la série alphabet. Pour être franche, j'étais soulagée que ce ne soit pas celle des reptiles ou du squelette. L'alphabet était l'une des séries les plus anciennes qui datait de la période de création, et avait une popularité stable.
Mon travail consistait à enlever parmi les biscuits qui passaient sur la chaîne devant moi les lettres de l'alphabet défectueuses. Incomplètes, fendues ou déformées, trop ou au contraire pas assez cuites... il y avait toutes sortes de défauts, et dans tous les cas je devais les découvrir rapidement, les saisir au milieu du flot de la chaîne et les mettre dans un panier qui leur était réservé.
" (page 33). On suit les relations entre cette femme et son étrange logeuse.
Un homme - ("Ecrivain, 42 ans, au cours d'un voyage de documentation pour un roman qu'il publie en feuilleton", page 72) raconte les circonstances qui l'ont amené à devenir écrivain : la découverte de "la salle de propos informels B". Dans cette salle du bâtiment des réunions publiques, on est dans la lignée des conférences en petit comité des "Grandes Lignes" du Manuscrit Zéro : il y a un caractère participatif, par exemple lorsque se réunissent "les amis venant au secours des langues en situation critique" (page 55), et une sorte de communion dans les activités solitaires comme dans "l'assemblée de ceux qui écrivent Shakespeare sur un grain de riz." (page 67).
Peut-être est-ce cet homme qui a organisé les narrations des otages, qui sait ?

On rencontre également un vieillard qui vend des peluches pas très commerciales, une curieuse femme qui cuisine de façon extraordinaire un simple "consommé" (dans une cuisine ogawaienne, aussi : les ustensiles sont bien rangés, tout est organisé et propre) ; lorsque le consommé est prêt, tout est nettoyé, il ne reste plus trace de ce qui vient de se passer.
Et encore un lanceur de javelot qui s'exerce dans un stade dont "l'intérieur était saturé d'un calme auquel rien ne venait faire obstacle, pas même les bruits de la ville. Sans doute un temps assez long s'était-il écoulé depuis sa construction. Les lignes des couloirs de la piste étaient élimées par endroits, la pelouse du terrain central poussait en liberté, et des plantes grimpantes s'enroulaient autour de la clôture rouillée." (page 120). Un lieu calme, isolé, mais où l'on voit les traces du passage du temps.

Chaque otage laisse une trace, par la parole, de sa vie disparue, comme les gens qui s'exprimaient dans l'une des "langues en situation critique". On pense un peu au film After Life (Wandâfuru raifu, 1998) de Kore-eda Hirokazu.

Le fait que le lecteur connaisse la fin de vie tragique des narrateurs ajoute un petit quelque chose de grave, comme si l'on cherchait un signe avant-coureur, une forme de destinée dans un fragment de vie.

C'est un bon recueil, certes pas novateur dans l'oeuvre d'Ogawa : on retrouve les éléments, les types de lieux et de personnages qui lui sont chers et habituels, mais elle parvient encore à nous raconter des petites histoires avec des bizarreries qui fonctionnent bien.

le petit joueur d'échecs

Le Petit joueur d'échecs (Neko wo Daite Zô to Oyogu, 猫を抱いて象と泳ぐ, 2009). Roman traduit du japonais en 2013 par Martin Vergne. 332 pages. Actes Sud. Le titre original semble se traduire par "Un chat dans les bras il nage avec l'éléphant" (ça a été le titre français temporaire, que j'aime bien : il a une jolie bizarrerie).

Le titre français est plus direct : le roman va parler d'échecs. D'une certaine façon, au début du livre, Ogawa utilise le jeu d'échecs comme elle avait utilisé les mathématiques dans La Formule Préférée du Professeur : il y a un petit côté pédagogique, mais qui s'efface vite. Après, le roman se développe finalement mieux que La Formule.

Le héros est un petit garçon qui est né avec les lèvres collées. Bien sûr, les médecins ont procédé à une opération pour lui permettre de s'alimenter.
"Une fois seulement le garçon demanda à sa grand-mère pourquoi on lui avait dessoudé les lèvres.
- Eh bien, mais parce que tu ne pouvais pas respirer, lui répondit-elle, pragmatique.
- C'est par le nez qu'on respire.
- Comment faire pour téter, alors.
- Dans ce cas, pourquoi Dieu fabrique-t-il des hommes qui ne peuvent pas téter ?
Sa grand-mère arrêta son raccommodage, et pour gagner du temps prit pour le triturer le fameux chiffon qui pendait de la ceinture de son tablier.
- C'est qu'il lui arrive parfois de se précipiter, lui répondit-elle en regardant son chiffon changer de forme entre ses mains. Il a sans doute apporté un soin particulier à un autre endroit, et à la fin il n'aura pas eu le temps de séparer les lèvres, tu ne crois pas ?
- Un autre endroit, lequel ?
- Je ne sais pas, moi. C'est lui qui décide. Les yeux, les oreilles, la gorge, en tout cas il a dû mettre en place un mécanisme que les autres n'ont pas. C'est sûr et certain.
" (page 30).

Son don à lui, ça va être les échecs. Comme souvent chez Ogawa, notre jeune héros va se trouver un maître hors normes. Lui-même n'est pas banal, comme on l'a vu ; mais, conséquence ou non de cette différence initiale qui a laissé des traces, il aspire au calme, à la tranquillité, et ne peut vraiment se concentrer qu'en se dissimulant : même son lit est clos.
Comme de nombreux personnages ogawaiens, il se sent bien dans un espace étroit, renfermé, coupé du reste du monde, un peu comme s'il avait disparu (le grand thème ogawaien).
Le jeu d'échecs lui-même s'inscrit dans les thèmes chers à l'auteur : la transcription d'une partie d'échecs, c'est la trace écrite, qui peut si facilement disparaître, d'une partie qui a eu lieu. Une partie belle, exceptionnelle, poétique, mais qui est éphémère et ne pourra survivre que grâce à quelques annotations sur une feuille ; et cette partie sera encore plus remarquable si la personne qui la transcrit aura eu une belle écriture.

Notre jeune héros découvre donc les échecs, mais également les grands joueurs du passé.
"Le garçon était stupéfait de la beauté de Staunton qui était également acteur, impressionné par la notion d'harmonie produite par le génie de Morphy, semblable à une étoile filante, et il eut le coeur blessé en apprenant que Steinitz, qui avait analysé le mécanisme de la victoire d'un point de vue scientifique et non esthétique, avait souffert dans sa vieillesse de troubles psychiatriques. En découvrant parmi les écrits qu'il avait laissés la phrase qui disait : « Avec un pion de plus j'aurais pu aussi vaincre Dieu » il avait même éprouvé de la tristesse. [...]
Voir une transcription lui permettait d'imaginer le genre du joueur. S'il était précautionneux ou intrépide, ironique ou trop gentil, sociable ou incapable de s'exprimer... Pas seulement le caractère : lui revenait la manière dont il tenait les pièces, le ton de sa voix et même l'odeur de son corps. Qu'il s'agisse d'un joueur qui avait vécu trois cents ans auparavant ou d'un champion contemporain n'y changeait rien.
" (page 73).

Il en vient à s'intéresser à la vie d'Alekhine.
"A la fin de l'autobiographie d'Alekhine, il vit la photographie de sa tombe que l"on disait se trouver au cimetière du Montparnasse, à Paris, mais chaque fois que le garçon ouvrait le livre à cette page, il ne pouvait s'y attarder. Parce que l'orientation de l'échiquier gravé au pied de la stèle était fausse. Quand les adversaires se trouvent de part et d'autre de l'échiquier, de chaque côté en bas à droite il doit y avoir une case claire, et c'était une foncée. Dans ce cas, Alekhine ne pouvait jouer." (page 76).

alekhine
(photo Wikipedia)

Peut-être que l'intention du concepteur n'était pas que Alekhine puisse jouer (un tel joueur avait-il besoin d'un échiquier ?) mais que l'on puisse lui rendre hommage en jouant sur sa tombe, auquel cas on s'installe à droite et à gauche ?


Les années vont passer... On va suivre l'évolution de notre héros, ses aventures.


Petites remarques concernant le texte français : pourquoi utiliser ce verbe horrible qu'est solutionner (par exemple page 252), quand résoudre existe ? (certes, il arrivait à Rose-Marie Makino-Fayolle de l'utiliser aussi - en tout cas dans les traductions publiées sous son nom. A noter qu'il est intéressant de voir les changements dans le style lors d'un changement de traducteur ; Martin Vergne aime beaucoup couper des phrases, en mettre deux là où j'ai l'impression qu'il aurait très bien pu n'y en avoir qu'une - par exemple, dans la citation ci-dessus, page 76 - ; mais comme je ne connais pas le Japonais...).
Et pourquoi utiliser si souvent "jouer" de façon transitive ? Il est pourtant facile d'écrire "jouer contre quelqu'un" au lieu de "Jouer quelqu'un" : même le Petit Robert (en tout cas la version 2006) écrit qu'il s'agit d'un emploi critiqué. C'est bon pour les commentateurs sportifs, mais pas pour un Ogawa, quand même...

On trouve également "lorsqu'il a gagné le maître" (page 301). Usage familier, dit le Petit Robert. Mouais. Pourquoi nous donner une phrase laide alors qu'il est tellement simple d'écrire "lorsqu'il a gagné contre le maître" ? ou bien "lorsqu'il a battu le maître" ?

Le Petit joueur d'échecs est un très joli livre, dans la lignée de ce qu'écrit Ogawa actuellement (on est dans sa période "douce"), mais sans qu'on ait une impression de répétition.
De plus, il n'est nul besoin de connaître les règles du jeu pour l'apprécier (on n'est pas dans Le Maître de Go de Kawabata).

 

 

petits oiseaux   kotori   bosch
Couverture française : Jérôme Bosch, le Jardin des délices terrestres (détail), 1503-1504, musée du Prado, Madrid. A droite, le détail remis dans son contexte. Pour la totalité de l'oeuvre, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Jardin_des_délices_(peinture)

Petits Oiseaux (kotori, ことり, 2012). Roman traduit en 2014 par Rose-Marie Makino-Fayolle (qui est de retour, après plusieurs années de silence ?). Actes Sud. 269 pages.

"Lorsque mourut le monsieur aux petits oiseaux, sa dépouille et ses affaires furent contrairement à l'usage promptement débarrassées. Il vivait seul et son corps avait été découvert plusieurs jours après le décès. [...]
La décomposition avait déjà commencé, mais apparemment le monsieur ne s'était pas débattu, il paraissait plutôt reposer tranquillement, l'air profondément soulagé. [...] Seule, la cage en bambou entre ses bras surprit les gens rassemblés. Dans la cage un oiseau se tenait sagement au milieu du perchoir. [...]
Bientôt, après un petit ‘tchi tchi’, l'oiseau se mit soudain à gazouiller. Tous ceux qui étaient présents se tournèrent vers la cage. Ils ne la quittaient pas des yeux, incrédules, se demandant si ce chant qui s'élevait, aussi pur que celui d'un ruisseau qui aurait traversé le jardin de part en part, émanait vraiment d'une créature aussi petite.
L'oiseau continua longtemps à chanter. Comme s'il croyait pouvoir ainsi ressusciter le défunt.
" (page 9-11).

Le livre va retracer l'histoire de cet homme, en commençant par son enfance. Il a été marqué par son frère aîné, passionné d'oiseaux.
"Puisque son grand frère avait commencé à parler dans une langue inventée par lui peu après ses onze ans, à l'âge où le garçon avait pris conscience du monde qui l'entourait, ce langage qui avait atteint la perfection était solidement établi. Autrement dit, il n'avait jamais entendu son aîné prononcer des mots du quotidien que tout le monde comprenait et utilisait, ses parents, les dames du voisinage et même les speakers à la radio.
Comparé aux autres enfants, son frère aîné était un peu plus lent et mettait plus de temps à apprendre correctement les mots et écrire les caractères, et lorsque par on ne sait quel hasard, après plusieurs mois de silence obstiné, il avait soudainement commencé à parler, leur mère en avait été émerveillée.
" (page 23).
Celui qui deviendra le monsieur aux petits oiseaux est mystérieusement le seul de la famille à comprendre la langue de son frère, qui semble atteint de quelque chose ressemblant à de l'autisme, ou quelque chose de cet ordre : il vit dans son univers, peut rester des heures sans bouger tout contre un grillage, son attention entièrement focalisée sur les oiseaux d'une volière.
Son langage, le pawpaw, se rapproche de celui des oiseaux et, comme eux, il a des habitudes qu'il lui faut respecter : il a peur de la nouveauté.

Le futur monsieur aux petits oiseaux, grâce à son frère, s'est très intéressé lui aussi aux oiseaux. Il lit tout ce qui les concerne et parvient même, à la bibliothèque, par quelques signes mystérieux, à deviner dans quels livres se trouvent des oiseaux. Dans un ouvrage consacré à une société spécialisée dans les cages pour oiseaux et autres ustensiles, il trouve une citation :
"La cage n'enferme pas l'oiseau. Elle lui offre la part de liberté qui lui convient." (page 131).
De même, son frère et lui vivront ensemble, à l'écart du monde, au calme, en profitant de la liberté qui leur conviendra : un monde d'habitudes, comme un oiseau qui fait et refait inlassablement le même chemin dans sa cage. Les voyages seront virtuels.
Le roman est très ogawaien : tranquillité des lieux, propres mais anciens ; vies à l'écart du monde, comme en apesanteur ; nostalgie ; fascination pour un domaine particulier - oiseau ou encore grillon ; problème du langage...

C'est un très joli livre, toujours dans la veine "douce" de l'auteur.

 


Autres livres non traduits en français :
- Angelina
- Evening When the Fairies Alight (Yosei ga mai-oriru yoru), essais.

Films d'après son oeuvre :
- L'Annulaire (2005), film de Diane Bertrand. Un peu décevant, comparé au livre. Avec Olga Kurylenko. Un film trop désincarné.
- La Formule préférée du professeur (Hakase no aishita sûshiki, 2006), réalisé par Koizumi Takashi (le réalisateur de Après la pluie, 1999, sur un scénario de Kurosawa Akira, et dont l'intérêt principal est de montrer, si l'on avait encore un doute, que tout le monde n'est pas Kurosawa, et qu'être assistant metteur en scène sur Ran, Kagemusha... ne suffit malheureusement pas).
Pas sûr que ce film sorte un jour en France, ce qui est dommage, car il est vraiment pas mal du tout. Sans doute que la gentillesse passe mieux à l'écran que l'étrangeté d'Ogawa.
hakase

A noter que Ogawa fait une apparition dans le film Okoge (1992), de Nakajima Takehiro (scénariste notamment de Love Letter, d'après Asada Jirô, mais également de Zatôichi 16...).


 

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